Avant 1848, Baudelaire, qui fréquentait la bohème, qui écrivait dans les petits journaux comme Le Corsaire-Satan , partageait les idées romantiques et socialistes de ce milieu d’avant-garde. La pensée de l’unité et de l’harmonie du monde, de l’analogie et des correspondances, inspirée de Charles Fourier et du socialisme utopique, allait de pair avec l’indignation devant la misère. Ces idées, on les retrouve dans certains poèmes anciens des Fleurs du Mal , comme Correspondances , ou au moins dans quelques vers de ce sonnet, par exemple son second quatrain :

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Dans L’Âme du vin et les autres poèmes sur le vin, le souci du repos des travailleurs est apparent :

Entends-tu retentir les refrains des dimanches

Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?

Les coudes sur la table et retroussant tes manches,

Tu me glorifieras et tu seras content.

Avec ses camarades, Baudelaire prit part à la révolution en 1848. Le 24 février, il fit le coup de feu dans les rues de Paris, se battant moins pour la République que par instinct de révolte et de destruction . C’est du moins ce qu’il prétendra plus tard, dans Mon cœur mis à nu :

Mon ivresse en 1848. / De quelle nature était cette ivresse ? / Goût de la vengeance. Plaisir naturel de la démolition. / Ivresse littéraire ; souvenir des lectures. / Le 15 mai. — Toujours le goût de la destruction. Goût légitime, si tout ce qui est naturel est légitime. / Les horreurs de Juin. Folie du peuple et folie de la bourgeoisie. Amour naturel du crime (I, 679).

Lamartine rejetant le drapeau rouge à l'Hotel de ville de Paris, 1848, par Henri Felix Philippoteaux
Lamartine rejetant le drapeau rouge à l'Hotel de ville de Paris, 1848, par Henri Felix Philippoteaux © Leemage/Corbis

Devenu lecteur de Joseph de Maistre, le théoricien de la contre-Révolution, et séduit par la rhétorique réactionnaire après 1851, Baudelaire condamne après coup les emballements de sa jeunesse , imputés à la nature, c’est-à-dire à la méchanceté de l’homme corrompu par le péché originel, mais aussi à ses lectures. Il fait allusion aux ouvrages sur la violence révolutionnaire et sur la lutte des classes, comme Qu’est-ce que la propriété ? ou Philosophie de la misère de Proudhon, le socialiste libertaire. Baudelaire le fréquenta en 1848 et il reniera ses lectures philanthropiques de l’époque dans la violente leçon donnée à un mendiant dans le poème en prose Assommons les pauvres !

Après que l’instauration du suffrage universel (masculin) eut donné une majorité modérée à l’Assemblée constituante élue fin avril 1848, il participa aux manifestations populaires du 15 mai contre le Gouvernement provisoire, qui échappa de peu au renversement. Durant les journées de juin, il fut actif, « nerveux, excité, fébrile, agité », ainsi que le décrit un ami (Le Vavasseur), voulant courir au martyre : « ce jour-là, il était brave et se serait fait tuer ». Il ne rentra pas aussitôt dans le rang, mais écrivit dans la presse blanquiste, collabora à des feuilles socialistes (comme Le Salut public et La Tribune nationale ), et devint même brièvement rédacteur en chef du Représentant de l’Indre à l’automne.

Ce furent les élections présidentielles de décembre 1848 et les élections législatives de mai 1849 qui refroidirent ses idées révolutionnaires et sa confiance dans le peuple. Et c’est sa réaction au coup d’État du 2 décembre 1851 qu’il interprète après coup à la manière de Joseph de Maistre dans Mon cœur mis à nu :

Ma fureur au coup d’État. Combien j’ai essuyé de coups de fusil ! Encore un Bonaparte ! Quelle honte ! / Et cependant tout s’est pacifié. Le Président n’a-t-il pas un droit à invoquer ? / Ce qu’est l’Empereur Napoléon III. Ce qu’il vaut. Trouver l’explication de sa nature, et sa providentialité.

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