Souvent, à la clarté rouge d’un réverbère

Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,

Au cœur d’un vieux faubourg, labyrinthe fangeux

Où l’humanité grouille en ferments orageux ;

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,

Buttant, et se cognant aux murs comme un poète,

Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,

Épanche tout son cœur en glorieux projets.

Il prête des serments, dicte des lois sublimes,

Terrasse les méchants, relève les victimes,

Et sous le firmament comme un dais suspendu

S’enivre des splendeurs de sa propre vertu.

Voilà un de ces poèmes anciens des Fleurs du Mal , antérieurs à 1848, Le Vin des chiffonniers , marqué par des préoccupations sociales. Avant Haussmann, le vieux faubourg n’a pas encore été conquis par l’éclairage au gaz et la flamme rouge des réverbères bat au vent, comme dans Le Crépuscule du soir :

À travers les lueurs que tourmente le vent

La Prostitution s’allume dans les rues ;

Comme une fourmilière elle ouvre ses issues ;

Le chiffonnier, avec sa hotte et son crochet pour ramasser les rebuts, est un personnage légendaire du vieux Paris et du faubourg du Temple, quartier populaire voué à la destruction par Haussmann. Il traverse le fameux Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier et les nombreuses Physiologies à la mode sous la monarchie de Juillet. On le rencontre chez les caricaturistes, dont ce fut la grande époque, par exemple sur les gravures de Daumier pour Le Charivari . Un manuscrit du poème fut d’ailleurs donné à Daumier par Baudelaire.

Le vin, avec le hachisch, fait partie de ces drogues dont Baudelaire célèbre les effets dans Les Paradis artificiels . Les jeunes gens de la bohème fraternisent avec le petit peuple parisien dans les débits de boissons. L’octroi aux portes de la ville augmente le prix du vin dans les cabarets parisiens ; c’est donc au-delà des barrières que l’on se rend pour boire et rêver. Et le vin encourage à la révolte, même si les socialistes et les philanthropes condamnent l’alcoolisme.

Incarnation du peuple, le chiffonnier, qui mène une existence précaire, oublie son sort grâce à l’enivrement, mène par l’imagination une vie héroïque de soldat, se prend pour Bonaparte :

C’est ainsi qu’à travers l’Humanité frivole

Le vin roule de l’or, éblouissant Pactole ;

Par le gosier de l’homme il chante ses exploits

Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.

Pour noyer la rancœur et bercer l’indolence

De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,

Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil ;

L’Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil !

Le blasphème n’est pas absent de ce cri de révolte final imputant à Dieu la création d’un monde de douleur. Comme l’écrit Baudelaire dans Les Paradis artificiels : « Il y a sur la boule terrestre une foule innombrable, innommée, dont le sommeil n’endormirait pas suffisamment les souffrances. Le vin compose pour eux des chants et des poèmes » (I, 382). C’est pourquoi le poète n’a pas le courage de condamner l’ivrognerie.

Ajoutons que le chiffonnier est une figure du poète, qui s’identifie à lui dans le rêve et la révolte, comme dans LeSoleil , autre poème ancien, situé lui aussi dans le « vieux faubourg », où le poète exerce son art :

Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,

Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,

Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

À sa manière, le poète est un chiffonnier.

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