Baudelaire était un original. Une légende a toujours entouré sa réputation. Quand les amis de sa jeunesse bohème publièrent leurs souvenirs, ils décrivirent la crudité de son langage, son élégance osée, ses provocations. Baudelaire se faisait remarquer ; il avait une « bizarrerie caractéristique », dira Champfleury, qui se souviendra par exemple de ses cheveux verts.

Plus tard, c’est sous l’appellation de dandysme que Baudelaire pense sa singularité, par allusion au livre de 1845 de Barbey d’Aurevilly, Du dandysme et de G[eorge]. Brummell . Dans le Salon de 1846 , il qualifie le dandysme de « chose moderne » et traite Lami et Gavarni, deux dessinateurs de la vie élégante, de « poètes du dandysme ».

Qu’est-ce qu’un dandy ? C’est un jeune oisif, fier, fringant, désinvolte, qui se montre aux terrasses du Boulevard et flâne dans le jardin des Tuileries ; c’est un conversationniste spirituel. Baudelaire résume ainsi son idée dans Mon cœur mis à nu : « Dandysme. – Qu’est-ce que l’homme supérieur ? / Ce n’est pas le spécialiste. / C’est l’homme de loisir et d’Éducation générale » (I, 689). La dandy est l’héritier de l’honnête homme, du courtisan de l’Ancien Régime ; c’est un dilettante qui a l’utilitarisme moderne en horreur : « Être un homme utile m’a paru toujours quelque chose de bien hideux », confie également Baudelaire__ (I, 679).

Le dandysme est le plus longuement présenté dans Le Peintre de la vie moderne comme une sévère discipline de l’indiscipline__ : « Le dandysme, qui est une institution en dehors des lois, a des lois rigoureuses auxquelles sont strictement soumis tous ses sujets, quelles que soient d’ailleurs la fougue et l’indépendance de leur caractère » (II, 709).

Un dandy doit pouvoir ne pas penser à l’argent afin de consacrer tout son temps à sa toilette et à ses amours, mais ni l’argent, ni la toilette ni les amours ne sont pour lui des attributs essentiels (après les dettes de ses vingt ans, Baudelaire manqua toujours d’argent). Fortune, toilette et amours comptent seulement comme signes de la distinction du dandy, comme « symboles de la supériorité aristocratique de son esprit ». C’est pourquoi son élégance se caractérise par la « simplicité absolue » (Baudelaire mettait du soin à sa tenue, mais celle-ci était toujours identique).

À l’âge des masses, les dandies sont de farouches individualistes qui se réunissent dans un cénacle et forment une élite de l’esprit :

Qu’est-ce donc que cette passion qui, devenue doctrine, a fait des adeptes dominateurs, cette institution non écrite qui a formé une caste si hautaine ? C’est avant tout le besoin ardent de se faire une originalité, contenu dans les limites extérieures des convenances. C’est une espèce de culte de soi-même, qui peut survivre à la recherche du bonheur à trouver dans autrui, dans la femme, par exemple ; qui peut survivre même à tout ce qu’on appelle les illusions. C’est le plaisir d’étonner et la satisfaction orgueilleuse de ne jamais être étonné. (II, 710).

Un dandy vise la maîtrise de ses émotions et une insensibilité souveraine.

Cette nouvelle aristocratie d’hommes désœuvrés fait face avec nostalgie à la marée montante de la démocratie :

Le dandysme est le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences. […] Le dandysme est un soleil couchant ; comme l’astre qui décline, il est superbe, sans chaleur et plein de mélancolie (II, 711).

Froid, résolu, stoïque, le dandy cultive l’artifice afin de tenir à distance la nature. « Le Dandy doit aspirer à être sublime, sans interruption. Il doit vivre et dormir devant un miroir. » (I, 678) Ainsi un autre côté du dandy apparaît dans Mon cœur mis à nu , qui l’oppose à la femme :

« La femme est le contraire du Dandy. » (I, 677)

Le dandy est un éternel étranger, à la fois natif et cosmopolite, urbain et impertinent. C’est un voyeur, un ennemi de l’intérieur, un rebelle sans cause :

Le dandy connaît les agréments mais aussi l’inconfort que procure le double jeu.

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