Qu’est-ce que Dieu fait donc de ce flot d’anathèmes

Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins ?

Comme un tyran gorgé de viande et de vins,

Il s’endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes.

Ah ! Jésus, souviens-toi du Jardin des Olives !

Dans ta simplicité tu priais à genoux

Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous

Que d’ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives,

Lors du procès des Fleurs du Mal en 1857, Le Reniement de saint Pierre fut d’abord retenu contre Baudelaire pour « atteinte à la morale religieuse ». Plus tard, on fit de lui un poète chrétien, et Paul Claudel devait dire de la langue des Fleurs du Mal : « C’est un extraordinaire mélange du style racinien et du style journaliste de son temps. »

Pour le journalisme, Claudel pensait aux mots et aux tours familiers, mais surtout à l’inspiration urbaine, aux néologismes empruntés à la civilisation industrielle, comme wagon , voirie , omnibus , réverbère ou bilan .

La ressemblance avec Racine, elle, était devenue un cliché au début du xixe siècle. Anatole France et Proust ne séparaient pas en Baudelaire le poète classique et le poète chrétien. « Baudelaire n’est pas le poète du vice, disait France ; il est le poète du péché, ce qui est bien différent. » Le comparant à Racine, Claudel pensait au jansénisme de Phèdre . Car l’appellation de poète chrétien dit mal la théologie de Baudelaire ; elle rappelle les idéaux socialistes et utopistes de 1848, la charité pour les pauvres. Auprès du Baudelaire chrétien, au sens de la fraternité des barricades, il y a, tout aussi présent et sans doute plus essentiel, un Baudelaire catholique , au sens dogmatique.

Le Dieu de Baudelaire n’est pas rédempteur, mais justicier et vengeur, et il est peu question du Christ dans Les Fleurs du Mal , sinon dans Le Reniement de saint Pierre , mais pour le bafouer : « Saint Pierre a renié Jésus… il a bien fait ! » Baudelaire invoque Dieu et Satan pour insister sur le péché originel et sur la damnation, mais il est insensible à la rédemption. Proust l’appellera « le prophète le plus désolé depuis les prophètes d’Israël ».

« Il faut toujours en revenir à De Sade, c’est-à-dire à l’Homme Naturel , pour expliquer le mal » (I, 595), disait Baudelaire. Et, après la lecture d’Edgar Poe, il fut marqué par celle de Joseph de Maistre, dans les années où se fixaient l’esthétique et la métaphysique des Fleurs du Mal . Les titres envisagés jusque-là pour le recueil de poèmes, Les Lesbiennes , puis Les Limbes , hésitaient entre le réalisme, le satanisme et le socialisme. Mais dans le compte rendu de l’Exposition universelle de 1855, la doctrine de Baudelaire s’est soudain affermie : en quelques pages on trouve la réfutation magistrale de l’idée du progrès.

Avec Maistre, Baudelaire croit à l’universalité du Mal. Le seul progrès concevable pour l’homme serait « dans la diminution des traces du péché originel » (I, 697), c’est-à-dire dans « la conscience dans le Mal », car, comme le dit encore Baudelaire à propos de Sade, opposé aux bons sentiments de George Sand : « Le mal se connaissant était moins affreux et plus près de la guérison que le mal s’ignorant » (II, 68). Dans Les Fleurs du Mal , le poème L’Irrémédiable , celui qui touche du plus près à cette théologie désolée, commence par une image de la création comme chute de Dieu :

__

Une Idée, une Forme, un Être

Parti de l’azur et tombé

Dans un Styx bourbeux et plombé,

Et il poursuit en affirmant l’omniprésence du mal :

__

Puits de Vérité, clair et noir,

Où tremble une étoile livide,

Un phare ironique, infernal

Flambeau des grâces sataniques,

Soulagement et gloire uniques,

La conscience dans le Mal !

Ce Baudelaire-là, sadien et maistrien, ou encore « catholique à rebours », comme disait Léon Bloy, nous avons un peu de mal à le comprendre aujourd’hui, mais il n’est pas le moins vrai.

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