Pourquoi commencer ces émissions sur Baudelaire par un petit poème sans titre des Fleurs du Mal , presque toujours négligé ? Parce que Baudelaire lui-même y était attaché ; parce que c’est aussi l’un des plus personnels du recueil. Peu après la publication des Fleurs du Mal , Baudelaire écrivit à sa mère, Mme Aupick, pour lui reprocher de n’avoir pas remarqué qu’un poème la concernait : celui-ci, qui fait allusion aux moments de bonheur que Baudelaire vécut enfant, entre la mort de son père et le second mariage de sa mère, quand il eut celle-ci toute à lui.

Je n’ai pas oublié, voisine de la ville,

Notre blanche maison, petite mais tranquille ;

Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus

Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus,

Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,

Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe,

Semblait, grand œil ouvert dans le ciel curieux,

Contempler nos dîners longs et silencieux,

Répandant largement ses beaux reflets de cierge

Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.

La correspondance de Baudelaire et de sa mère est déchirante et transforma l’image du poète quand elle fut connue au début du xxe siècle. Leurs relations étaient faites de reproches continuels, puis d’excuses et de remords. Quand la santé de Baudelaire, après une chute à Namur dans l’église Saint-Loup, se dégrada à Bruxelles en mars 1866, Mme Aupick le rejoignit pour s’occuper de lui, mais il l’injuriait – « Cré nom », c’était tout ce qu’il pouvait encore dire –, tant et si bien qu’elle repartit pour Honfleur.

Et si elle n’aperçut pas que « Je n’ai pas oublié, voisine de la ville » parlait d’elle, le premier poème des Fleurs du Mal , Bénédiction , ne dut pas lui échapper. La naissance d’un poète y est présentée comme une malédiction pour le monde et d’abord pour sa mère :

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,

Le Poëte apparaît en ce monde ennuyé,

Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes

Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :

– « Ah ! que n’ai-je mis bas tout un nœud de vipères,

Plutôt que de nourrir cette dérision !

Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères

Où mon ventre a conçu mon expiation ! »

Les références
L'équipe
  • Antoine CompagnonProfesseur au Collège de France depuis 2006, titulaire de la chaire de Littérature française moderne et contemporaine
Mots-clés :
(ré)écouter Un été avec Baudelaire Voir plus
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