Lors du procès des Fleurs du Mal , en 1857, Ernest Pinard, substitut du procureur impérial, accusa Baudelaire de réalisme : « Son principe, sa théorie, c’est de tout peindre, de tout mettre à nu. Il fouillera la nature humaine dans ses replis les plus intimes ; il aura, pour la rendre, des tons vigoureux et saisissants, il l’exagérera surtout dans ses côtés hideux ; il la grossira outre mesure, afin de créer l’impression, la sensation. » Le mot réalisme n’était pas prononcé, mais il figurera dans le principal attendu du jugement, ordonnant la suppression de six poèmes, qui « conduisent nécessairement à l’excitation des sens par un réalisme grossier et offensant pour la pudeur ».

Baudelaire était coupable de décrire ; c’était un réaliste, appellation qui condamnait pêle-mêle la peinture de Courbet, le roman de Flaubert, et la poésie de Baudelaire. Celui-ci s’était éloigné des réalistes depuis le coup d’État du 2 décembre 1851, mais il leur restait assimilé, et son portrait, peint par Courbet en 1847, figure encore dans un coin de L’Atelier du peintre en 1855. Né dans la bohème, le réalisme était « la contrepartie du classique », avançait Pinard, autant dire l’ennemi de classe : c’était l’innovation qui bafouait les normes esthétiques, mais aussi la conspiration contre la société bourgeoise.

Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,

Ce beau matin d’été si doux :

Au détour d’un sentier une charogne infâme

Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,

Brûlante et suant les poisons,

Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique

Son ventre plein d’exhalaisons.

Furent donc condamnées les pièces jugées réalistes des Fleurs du Mal et elles portaient en particulier sur les amours entre femmes. C’est Lesbos qui fit scandale, mais aussi Éros — comme dans À celle qui est trop gaie : « T’infuser mon venin, ma sœur ! » —, un Éros teinté de sadisme. Mais un autre côté du réalisme de Baudelaire choqua aussi ses premiers lecteurs bien-pensants, celui d’Une charogne , poème longtemps emblématique des Fleurs du Mal aux yeux de nombreux lecteurs :

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,

Comme afin de la cuire à point,

Et de rendre au centuple à la grande Nature

Tout ce qu’ensemble elle avait joint.

Et le ciel regardait la carcasse superbe

Comme une fleur s’épanouir.

La puanteur était si forte, que sur l’herbe

Vous crûtes vous évanouir.

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