La photographie fait partie de ces « choses modernes » que Baudelaire déteste mais dont il ne peut pas se passer, comme la presse, comme le Boulevard. Ce sont des instruments de la décadence, de la perte de l’Idéal, mais nul ne les a maîtrisés mieux que lui, n’en a joué comme lui. Il a eu la chance d’avoir pour ami Nadar, le plus grand photographe contemporain. Nadar représentait tout ce qu’il abhorrait, aimait le progrès et la démocratie ; après s’être essayé à la caricature et à la photographie, il se lança dans les ballons aérostatiques. Entre eux, le malentendu fut grand, mais Baudelaire apprit beaucoup de lui.

Dans le Salon de 1859 , il inclut un chapitre contre la photographie, comble du réalisme moderne. Désacralisant le rapport de l’homme à l’image, provoquant une révolution de la représentation, la photographie entraîne, selon Baudelaire, des conséquences extrêmes. Matérialiste et bourgeoise, elle accélère une décadence que Baudelaire conçoit en termes moraux, métaphysiques et même théologiques. Les traces du divin sont effacées par ce moderne veau d’or exposé à une « foule idolâtre ». Baudelaire décrit la sortie du monothéisme au profit d’un néo-paganisme, dont il énonce le credo :

Je crois à la nature et je ne crois qu’à la nature […]. Je crois que l’art est et ne peut être que la reproduction exacte de la nature […]. Ainsi l’industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait l’art absolu.” Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. Daguerre fut son Messie. Et alors elle se dit : “Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d’exactitude (ils croient cela, les insensés !), l’art, c’est la photographie.” À partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. (II, 617)

La nouvelle religion moderne du réalisme photographique relève à ses yeux de l’idolâtrie, car elle privilégie l’imitation au lieu de faire appel à l’imagination, proclamée « reine des facultés » dans le Salon de 1859 , en réaction contre le réalisme. La religion photographique est donc un paganisme renaissant ; l’âge de la photographie est celui de la mort de Dieu, car elle initie à une religion de substitution, avec une foi, un credo et un messie. La « triviale image » remplace la « divine peinture ».

« … l’industrie, faisant irruption dans l’art, en devient la plus mortelle ennemie, et […] la confusion des fonctions empêche qu’aucune soit bien remplie. La poésie et le progrès sont deux ambitieux qui se haïssent d’une haine instinctive, et, quand ils se rencontrent dans le même chemin, il faut que l’un des deux serve l’autre » (II, 618).

Et pourtant Baudelaire écrit à sa mère, de Bruxelles, en décembre 1865 :

Je__ voudrais bien avoir ton portrait. C’est une idée qui s’est emparée de moi. Il y a un excellent photographe au Havre. Mais je crains bien que cela ne soit pas possible maintenant. Il faudrait que je fusse présent. Tu ne t’y connais pas , et tous les photographes, même excellents, ont des manies ridicules ; ils prennent pour une bonne image une image où toutes les verrues, toutes les rides, tous les défauts, toutes les trivialités du visage sont rendus très visibles, très exagérés ; plus l’image est dure, plus ils sont contents. […] Il n’y a guère qu’à Paris qu’on sache faire ce que je désire, c’est-à-dire un portrait exact, mais ayant le flou d’un dessin. Enfin, nous y penserons, n’est-ce pas ? (C, II, 554)

Baudelaire formule au mieux son esthétique photographique. Il connaît les défauts habituels des portraits : traits durs, noirceur sinistre, contrastes forcés, nez, mains et genoux proéminents. La photographie réussie retrouve le flou d’un dessin, s’éloigne du réalisme brut ou de la copie sculptée. Il rêve d’une photographie adoucie de sa mère, moins bougée que fondue par la mise au point.

Et Baudelaire était photogénique, a parfaitement posé pour Nadar et Carjat, si bien que, par un curieux paradoxe, de ce contempteur de la photographie nous possédons une quinzaine de meilleures photographies d’écrivains que nous connaissions, et ses poèmes sont inséparables pour tout lecteur d’aujourd’hui des portraits familiers du poète.

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