J’ai tâché de me replonger dans Le Spleen de Paris (poèmes en prose) ; car, ce n’était pas fini. Enfin j’ai l’espoir de pouvoir montrer, un de ces jours, un nouveau Joseph Delorme accrochant sa pensée rapsodique à chaque accident de sa flânerie et tirant de chaque objet une morale désagréable. Mais ces bagatelles, quand on peut les exprimer d’une manière à la fois pénétrante et légère, sont donc difficiles à faire ! (C, II, 583.)

Voilà ce que Baudelaire écrivait à Sainte-Beuve en janvier 1866, peu avant l’accident cérébral qui le rendit aphasique. À son habitude, il flatte son aîné, l’auteur des Poésies de Joseph Delorme , en prétendant que ses poèmes en prose lui devront quelque chose. Plusieurs thèmes baudelairiens majeurs sont évoqués : la flânerie et ses accidents, la difficulté créatrice, l’autodérision (les poèmes en prose sont ici des « bagatelles », ailleurs des « babioles »), et surtout l’intention de formuler à chaque fois une « morale désagréable ». Baudelaire veut choquer, cabrer son lecteur : c’est ce qu’il fait de plus en plus dans Le Spleen de Paris , dont les poèmes deviennent si grinçants que les journaux ne les publient plus. Un an plus tôt, Baudelaire proposait quelques poèmes à un directeur tout en précisant : « […] ce sont des horreurs et des monstruosités qui feraient avorter vos lectrices enceintes » (C, II, 465). Bruxelles rendait Baudelaire de plus en plus amer, comme l’attestent les terribles notations sur les Belges recueillies dans Pauvre Belgique ! , si méchantes qu’il vaut mieux ne pas les citer.

Baudelaire n’est pas sympathique (il n’est pas aussi commode de passer un été avec lui qu’avec Montaigne) : il est hostile au progrès, à la démocratie et à l’égalité ; il méprise presque tous ses semblables ; il se méfie des bons sentiments ; il ne pense pas beaucoup de bien ni des femmes ni des enfants ; il est partisan de la peine de mort. Peut-on l’excuser en faisant valoir qu’il est victime des préjugés de son époque, qu’il n’est pas plus inqualifiable que la plupart de ses contemporains, et que l’on trouverait des propos aussi affreux sous la plume de Sainte-Beuve, Barbey d’Aurevilly, Flaubert, Renan, Taine, les Goncourt ? C’est difficile, car, par d’autres côtés, Baudelaire est aussi notre contemporain : lui qui avançait en regardant dans le rétroviseur, comme le lui reprochera Sartre, il a inventé cette « modernité » dans laquelle nous nous débattons encore, faite d’amour et de haine pour le monde moderne, d’engagement et de résistance.

Peut-on le défendre en faisant valoir qu’il fut avant tout un provocateur, un maniaque du paradoxe ? Non, car il pensa vraiment toutes les abominations qu’il écrivit, mais il pensa aussi autrement et tint sur beaucoup de choses un double langage.

Proust avait d’abord imaginé de terminer son roman par une conversation du narrateur avec sa mère. Celle-ci n’aimait Baudelaire qu’à demi, parce qu’elle avait trouvé dans ses lettres, mais aussi dans sa poésie, des « choses cruelles ». Son fils lui accordait que Baudelaire était féroce, mais il ajoutait que c’était « avec infiniment de sensibilité », et que « dans sa dureté […] les souffrances qu’il raille, qu’il présente avec cette impassibilité, on sent qu’il les a ressenties jusqu’au fond de ses nerfs ». Proust citait Les Petites Vieilles :

Ces yeux sont des puits faits d’un millier de larmes…

Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs…

… flagellés par les bises iniques,

Frémissant au fracas des omnibus…

Se traînent, comme font les animaux blessés

Le héros de Proust voulait prouver à sa mère que Baudelaire s’identifiait aux petites vieilles, vivait dans leurs corps, frémissait avec leurs nerfs, souffrait avec elles. Il y a de la compassion, de la générosité et même de la charité dans le regard que Baudelaire pose sur les malheureux, les pauvres, les exilés, les exclus, avec lesquels il communie.

Mais moi, moi qui tendrement vous surveille,

L’œil inquiet, fixé sur vos pas incertains,

Tout comme si j’étais votre père, ô merveille !

Entre la cruauté et la pitié, l’insensibilité et la charité, il n’est jamais facile de trancher, ni dans Les Fleurs du Mal ni dans Le Spleen de Paris , car Baudelaire refuse l’émotion à bon marché. Pourtant, même dans les poèmes en prose les plus durs, le poète est là, qui veille sur les êtres les plus fragiles, comme dans Le Vieux Saltimbanque , devant le comédien abandonné__ :

Je sentis ma gorge serrée par la main terrible de l’hystérie, et il me sembla que mes regards étaient offusqués par ces larmes rebelles qui ne veulent pas tomber.

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