D’abord maudit, condamné, rejeté, Baudelaire est devenu, vers le cinquantenaire de sa mort en 1917, puis autour du centenaire de sa naissance en 1921, le plus grand poète français, le plus lu, le plus étudié. Dans l’une de ses photographies par Nadar, Proust voyait l’image du poète éternel :

Il a surtout sur ce dernier portrait une ressemblance fantastique avec Hugo, Vigny et Leconte de Lisle, comme si tous les quatre n’étaient que des épreuves un peu différentes d’un même visage, du visage de ce grand poète qui au fond est un, depuis le commencement du monde, dont la vie intermittente, mais aussi longue que celle de l’humanité, eut en ce siècle ses heures tourmentées et cruelles.

La disproportion est cruelle entre la fortune posthume de Baudelaire et la misère de sa vie, relatée dans chacune de ses lettres à sa mère :

[…] je voyais devant moi une interminable suite d’années sans famille, sans amis, sans amis, toujours des années de solitude et de hasards » (1856, C, I, 357) ; « Je me demande sans cesse : à quoi bon ceci ? À quoi bon cela ? C’est là le véritable esprit du spleen. » (C, I, 438) ; « Songe donc que depuis tant, tant d’années, je vis sans cesse au bord du suicide. Je ne te dis pas cela pour t’effrayer ; car je me sens malheureusement condamné à vivre ; mais simplement pour te donner une idée de ce que j’endure depuis des années qui pour moi ont été des siècles » (1860, C, II, 25) ; « Je suis tombé dans une sorte de terreur nerveuse perpétuelle (C, II, 140).

Cette peur est omniprésente. Baudelaire décrit « l’état d’angoisse et de terreur nerveuse dans lequel je vis perpétuellement » (C, II, 200) ; « la peur surtout ; la peur de mourir subitement ; — la peur de vivre trop longtemps, la peur de te voir mourir, la peur de m’endormir, et l’horreur de me réveiller » (C, II, 274) ; « une peur perpétuelle, augmentée par l’imagination, pour avoir renvoyé et négligé les choses importantes » (C, II, 304).

Cette vie a été atroce, ratée, comme Sartre le soulignera, en oubliant tout de même d’ajouter que l’œuvre, elle, fut réussie, et que cette existence échouée fut le prix à payer pour une œuvre sublime. Si bien que tous, nous avons des vers de Baudelaire pleins la tête, des poèmes que nous pouvons réciter parce que nous les avons appris à l’école et qu’ils sont gravés à jamais dans notre cerveau. Chaque génération a eu ses vers d’anthologie. En pension, nous nous récitions ceux-ci :

La diane chantait dans la cour des casernes,

Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.

C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisants

Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents.

Du temps de Proust, pour Proust, c’était Chant d’automne , mis en musique par Fauré__ :

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,

Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,

Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,

Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Ce « soleil rayonnant sur la mer », Proust l’avait dans la tête comme une scie. Pour d’autres, c’était ce vers de L’Albatros : « Ses ailes de géant l’empêchent de marcher ». Ou le distique conclusif du Voyage , derniers mots des Fleurs du Mal de 1861 :

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel qu’importe ?

Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

Quand j’étais étudiant, on ne jurait que par Les Chats , disséqués par Claude Lévi-Strauss et Roman Jakobson__ :

Leurs reins féconds sont pleins d’étincelles magiques,

Et des parcelles d’or, ainsi qu’un sable fin,

Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques.

Baudelaire nous a laissés tant d’images durables et de vers mémorables. « Créer un poncif, c’est le génie. / Je dois créer un poncif » (I, 662), s’écriait-il dans Fusées . Comment savoir s’il se moquait des créateurs de poncifs, lui qui pensait, à propos de Hugo, que « le génie est toujours bête », ou s’il se mettait lui-même en demeure d’écrire des vers inoubliables ? Son ironie coutumière nous empêche de trancher ; il était trop intelligent pour forger des lieux communs ; il nous a laissé un paquet des paradoxes que nous peinons encore à lever.

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