Nous avons ouvert ces émissions, il y a un mois et demi, avec un poème mineur, mais touchant, des Fleurs du Mal . Baudelaire y revenait sur son intimité avec sa mère après la mort de son père, sorte de « paradis des amours enfantines » précédant le remariage de Caroline Baudelaire avec le commandant Aupick :

Je n’ai pas oublié, voisine de la ville,

Notre blanche maison, petite mais tranquille…

Terminons avec le poème suivant dans le recueil, qui lui non plus n’appartient pas aux plus mémorables et qui évoque lui aussi l’enfance du poète :

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,

Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,

Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.

Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs[.]

Le poète se souvient à présent de la servante de son enfance d’orphelin, de la femme qui lui a donné l’affection que sa mère, personne stricte et digne, lui refusait. Auprès d’elle, il aurait contracté, pour le meilleur et pour le pire, « le goût précoce du monde féminin », comme il le dira (I, 499). Cet hommage à la servante généreuse donne à voir la tendresse de Baudelaire et mérite d’être rappelé aux lecteurs qui resteraient heurtés par la férocité de certains de ses propos. Ici, il s’émeut au souvenir d’une personne dont il n’a pas été digne, et qu’il a laissée mourir :

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,

Calme, dans le fauteuil je la voyais s’asseoir,

Si, par une nuit bleue et froide de décembre,

Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,

Grave, et venant du fond de son lit éternel

Couver l’enfant grandi de son œil maternel,

Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,

Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse ?

L’image de cette rivale de la mère, elle, insuffisamment maternelle, traverse toute l’œuvre, auprès de celle du père trop tôt disparu, jusqu’à cette « Prière » ébauchée dans Mon cœur mis à nu :

Ne me châtiez pas dans ma mère et ne châtiez pas ma mère à cause de moi. — Je vous recommande les âmes de mon père et de Mariette. — Donnez-moi la force de faire immédiatement mon devoir tous les jours et de devenir ainsi un héros et un saint (I, 692-693).

Ce rituel fait partie des récurrentes exhortations au travail que Baudelaire s’adresse à lui-même. Vis-à-vis d’eux tous, père, mère et Mariette (c’est le nom de la servante au grand cœur), Baudelaire exprime un sentiment intense de culpabilité, de dette non honorée, comme encore dans cette notation d’Hygiène :

Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice , à mon père , à Mariette et à Poe , comme intercesseurs ; les prier de me communiquer la force nécessaire pour accomplir tous mes devoirs, et d’octroyer à ma mère une vie assez longue pour jouir de ma transformation ; travailler toute la journée, ou du moins tant que mes forces me le permettront (I, 673).

Baudelaire, comme nous tous, fut double, car, comme il le disait : « Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan » (I, 682). Baudelaire reste irréductible à toute simplification. Respectons ses contradictions.

Les références
L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.