Le deuxième Spleen des Fleurs du Mal , est le premier poème de Baudelaire que j’aie lu, ou auquel j’aie été sensible, et je me souviens parfaitement du jour où, en classe de première, notre professeur nous l’a donné à commenter, et du choc que j’ai ressenti.

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,

De vers, de billets doux, de procès, de romances,

Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,

Cache moins de secrets que mon triste cerveau.

C’est une pyramide, un immense caveau,

Qui contient plus de morts que la fosse commune.

— Je suis un cimetière abhorré de la lune,

Où comme des remords se traînent de longs vers

Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.

Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,

Où gît tout un fouillis de modes surannées,

Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,

Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.

Qu’est-ce qui m’a alors bouleversé ? Je dirais que c’est la série des comparaisons déconcertantes, matérielles, concrètes : le poète assimile sa mémoire à un gros meuble à tiroirs, à une pyramide, à un cimetière, à un boudoir, tous ces réservoirs de souvenirs qui se résument dans la rime brutale rapprochant cerveau et caveau .

Baudelaire signalait dans une note autobiographique : « Enfance : Vieux mobilier Louis XVI, antiques, consulat, pastels, société dix-huitième siècle. » (I, 784) C’était le monde de son père, familier de l’Ancien Régime.

Ensuite, m’avait frappé cette dimension millénaire ou immémoriale que prend la mémoire du poète, remontant non seulement au xviiie siècle de Boucher comme exemple du démodé, mais à l’Égypte des pharaons. Le spleen, la mélancolie atteignent la dimension de l’éternité. C’est un peu comme si le poète était lui aussi déjà mort et que cela n’y changeait rien, ou comme si, vivant avec les morts, il était condamné à ne jamais mourir, à vivre toujours comme s’il était déjà mort, sans jamais trouver la paix.

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