La rue assourdissante autour de moi hurlait.

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

Une femme passa, d’une main fastueuse

Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.

Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,

Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,

La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Avec la passante, Baudelaire a créé, ou définitivement consacré, l’un des grands mythes féminins modernes, celui de la femme inconnue, inaccessible, aperçue hâtivement dans la foule, et perdue de vue aussitôt, emportée par le mouvement, puis longtemps désirée, peut-être toujours, et jamais retrouvée .

C’est un fantasme moderne, parce que la société, autrefois, n’était pas anonyme, parce que l’on connaissait ou reconnaissait les gens que l’on croisait dans la grand-rue, parce que l’on vivait dans son quartier, en sortait peu, et qu’une femme rencontrée par hasard n’échappait pas longtemps à sa recherche par l’homme que son passage avait troublé.

Nombreux sont les témoignages inquiets sur la déperdition de l’identité dans les grandes métropoles, comme Paris et Londres, au xixe siècle. C’est la vitesse de la rue, la cohue du boulevard, le vacarme de la multitude qui entraînent le poète et la femme charmante loin l’un de l’autre. Comme dans un roman, une jeune fille est repérée dans un train à l’arrêt dans une gare, un regard peut être échangé, mais le train démarre sur-le-champ en sens inverse de celui dans lequel l’observateur reste immobilisé, et il en est réduit au désir et à la nostalgie.

Des passantes, on en trouvera après Baudelaire dans toute la littérature. Sa « fugitive beauté » annonce celle d’Odette ou d’Albertine, les femmes du roman de Proust, qualifiées d’« êtres de fuite », à jamais impossibles à fixer, à retenir prisonnière.

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