L’athlète trapue au sein nu de La Vagabonde s’était métamorphosée en une digne vieille dame ingambe, paralysée par l’arthrite, sortant à peine de son premier étage avec vue sur le jardin du Palais-Royal.

Colette
Colette © Getty / ullstein bild Dtl.

Loin de sa réputation sulfureuse, elle était à présent assimilée à la vieille France, aux produits du terroir. « Depuis l’enfance, je connais le vin français et je le tutoie », annonçait-elle dans une publicité pour les vins Nicolas vers 1940 (SME, 123).

Cette image de la Colette traditionaliste date de la guerre et des conseils de bonne femme qu’elle dispensa dans Paris-Soir en 1940 et 1941, de la recette de la flognarde qui suscita tant de courrier. Mais le tournant avait été pris plus tôt, en matière de gastronomie d’abord. Dans un article de Vogue en 1929, « Récriminations », elle dénonçait le snobisme de la « cuisine de grand-mère », les « faux affiquets provinciaux », les fines herbes, la cuillerée de cognac ou le verre de calvados qui dénaturent le bœuf braisé, le veau à la crème, les civets et les poulets immémoriaux.

Elle plaidait pour l’authentique lièvre à la royale dont soixante gousses d’ail ont coopéré à la perfection, mais qui n’a pas goût d’ail : « Sacrifiées à une gloire collective, réduites à une consomption sans seconde, les soixante gousses d’ail, méconnaissables, sont pourtant présentes, indiscernables, cariatides qui soutiennent une flore légère et grimpante d’épices potagères… » (III, 717). Elle prônait le maintien de l’« orgueil gastronomique de France », mis à mal au temps « de la soie sans soie, de l’or sans or, de la perle sans huître, et Vénus sans chair… » (III, 718).

À cet ancien régime authentique, Colette prit du poids : 

« Rozven, tout grésillant de chaleur, est un endroit radieux, et il y a des crapauds, aussi larges que ma fesse ! », écrit-elle à son amie Hélène Picard dès 1923 (LHP, 51), et à Marguerite Moreno : « […] je me suis pesée : presque 81 kilos !!! » (LMM, 59). Voilà ce que lui coûta le respect du passé, la fidélité à l’alliance du peuple et de la tradition, dans la langue comme en cuisine.

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