C’est encore à sa mère, à Sido, que Colette doit sa familiarité avec les plantes comme avec les bêtes. Aux appellations savantes de la botanique, Colette préfère cependant les noms poétiques.

Colette et la botanique. Une passion léguée par sa mère Sido
Colette et la botanique. Une passion léguée par sa mère Sido © Getty / Keystone-France /

« Ma mère rejetait son chapeau en arrière, mordillait la chaîne de son lorgnon, m’interrogeait avec ingénuité : 

“Je suis bien ennuyée… Je ne sais plus si c’est une famille de bulbes de crocus, que j’ai enterrés, ou bien une chrysalide de paon-de-nuit… — Il n’y a qu’à gratter, pour voir…” Une main preste arrêtait la mienne — que n’a-t-on moulé, peint, ciselé cette main de “Sido”, brunie, tôt gravée de rides par les travaux ménagers, le jardinage, l’eau froide et le soleil, ses doigts longs bien façonnés en pointe, ses beaux ongles ovales et bombés… “À aucun prix ! Si c’est la chrysalide, elle mourra au contact de l’air ; si c’est le crocus, la lumière flétrira son petit rejet blanc, et tout sera à recommencer ! Tu m’entends bien ? Tu n’y toucheras pas ? — Non, maman… » (Sido, III, 506-7). [Dans Colette vous parle, disque Festival FLDX 34, Sido, III, 504-507.]   

C’est encore à sa mère, à Sido, que Colette doit sa familiarité avec les plantes comme avec les bêtes

Sido avait la main verte, cette main que Colette vient de décrire, abîmée par les travaux de ménage, mais c’était aussi une femme cultivée qui transmit à sa fille le plaisir de la botanique, la jouissance des noms de plantes. Parmi les livres précieux de Colette, auprès les Souvenirs entomologiques de Fabre (Chambre d’hôtel, IV, 53), il y avait les quatre volumes de l’Album de pomologie de Bivort (III, 1016), traité d’arboriculture et surtout « livre inépuisable d’images » qui lui venait de Sido et qu’elle transporta dans tous ses déménagements avec les Œuvres complètes de Balzac (De ma fenêtre, IV, 651).  

Aux appellations savantes de la botanique, Colette préfère cependant les noms poétiques, comme celui-ci, qui revient souvent sous sa plume, depuis que, dans Claudine à Paris, Mélie, le petite domestique que son père a fait venir de Montigny, lui donne des nouvelles de la maison : « Le grand rosier cuisse-de-nymphe est déjà perdu de chenilles » (I, 330).

Dans Claudine en ménage : « C’est le grand rosier cuisse-de-nymphe qui m’encense… » (I, 512, et 500-1, 505).   Ce rosier-là, symbole de Montigny ou de Saint-Sauveur, on le retrouvera dans Sido, à l’une des pages les plus emblématiques de la bizarrerie de la mère de Colette, qui refusait de donner de ses fleurs pour parer un cercueil ou une tombe lors de l’enterrement d’un villageois : « Non. Personne n’a condamné mes roses à mourir en même temps que M. Enfert », mais « sacrifiait volontiers une très belle fleur à un enfant […] encore sans parole », comme le nourrisson d’une voisine : « Elle lui donna une rose cuisse-de-nymphe-émue qu’il accepta avec emportement, qu’il porta à sa bouche et suça, puis il pétrit la fleur dans ses puissantes petites mains, lui arracha des pétales, rebordés et sanguins à l’image de ses propres lèvres… “Attends, vilain !” dit sa jeune mère. Mais la mienne applaudissait, des yeux et de la voix, au massacre de la rose, et je me taisais, jalouse… » (III, 508).  

Colette composa son délicieux Pour un herbier après la Seconde Guerre, quand un éditeur de Lausanne décida de lui envoyer, une ou deux fois par semaine, des fleurs, afin qu’elle en trace le portrait

Ni classification didactique, ni description systématique, ni taxinomie, Pour un herbier est une « divagation modeste », capricieuse. La première fleur célébrée est la rose. Aux noms de vieux généraux et de grands industriels dont les botanistes les affublent à Bagatelle et que Colette « oublie incontinent », elle préfère ceux de son enfance : « […] ma religion te baptise mieux, Rose, toi que j’appelle en secret Péché pourpre, Abricotine, Neige, Fée, Beauté noire, toi qui soutiens glorieusement l’hommage d’un nom bien païen : la Cuisse-de-nymphe-émue ! » (IV, 886).   

Comment ne pas citer l’ouverture de Sido, cette lettre mémorable par laquelle Sido refuse l’invitation de Jouvenel à leur rendre visite à Paris 

« Voici pourquoi : mon cactus rose va probablement fleurir. C’est une plante très rare, que l’on m’a donnée, et qui, m’a-t-on dit, ne fleurit sous nos climats que tous les quatre ans. Or, je suis déjà une très vieille femme, et, si je m’absentais pendant que mon cactus rose va fleurir, je suis certaine de ne pas le _voir refleurir une autre fois… » (_III, 277).  

Lettre merveilleuse, mais factice, récrite par Colette, car Sido avait accepté de venir à Paris, mais dut renoncer à cause de sa santé :   « […] j’abandonne pour quelques jours des êtres qui n’ont que moi sur qui compter : la Minne, qui m’a donné toute sa confiance et sa tendresse, un sédum qui est près de fleurir et qui est magnifique ; un gloxinia dont le calice largement ouvert me laisse à loisir surveiller la fécondation. / Tout cela va souffrir sans moi mais ma bru me promet de veiller. Elle le fera certainement trop contente d’être débarrassée de sa belle-mère pour quelques jours » (LC, 473 ; III, 1397).  

Colette avait inventé la mémoire involontaire, avant Proust, dans l’odeur du bouquet de violettes que le père de Claudine lui apporte dans Claudine à Paris alors qu’elle est malade.

Ce bouquet lui donne la nostalgie de sa campagne, qui ressuscite en entier :   « L’odeur des fleurs vivantes, leur toucher frais, ont tiré d’un coup brusque le rideau d’oubli que ma fièvre avait tendu devant le Montigny quitté… J’ai revu les bois transparents et sans feuilles, les routes bordées de prunelles bleues flétries et de gratte-culs gelés, et le village en gradins, et la tour au lierre sombre qui seule demeure verte, et l’école blanche sous un soleil doux et sans reflet ; j’ai respiré l’odeur musquée et pourrie des feuilles mortes, et aussi l’atmosphère viciée d’encre, de papier et de sabots mouillés, dans la classe » (I, 231).   

L’odorat, le toucher, le goût, et bien sûr le regard, pas d’écrivain plus sensuel que Colette.
 

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