Passer l’été avec Machiavel, vraiment ? Quelle drôle d’idée. L’auteur du Prince n’est pas à proprement parler un écrivain en vacances.

Portrait de Machiavel par Santi di Tito
Portrait de Machiavel par Santi di Tito © Getty / De Agostini/Palazzo Vecchio

Passer l’été avec Machiavel, vraiment ? Quelle drôle d’idée. L’auteur du Prince n’est pas à proprement parler un écrivain en vacances, le compagnon des siestes estivales. Mais d’abord un homme d’action, toujours sur la brèche, pour qui décrire le monde, en dresser le constat désabusé, c’est travailler à le transformer. Si on me lisait, dit-il en 1513 à propos du Prince, « on verrait que pendant les quinze ans où j’ai fait mon apprentissage dans le métier de l’état, je n’ai ni dormi ni joué ».

On le lit oui, depuis sa mort en 1527 on ne cesse de le lire, malgré les calomnies et les censures, et toujours pour s’arracher à la torpeur. En ceci, pourquoi pas, Machiavel est implacable comme un soleil d’été. C’est l’astre qui rend sa prose cinglante, jetant sur toutes choses une lumière si crue qu’elle rend les arrêtes plus vives. Nietzsche l’a dit mieux que quiconque, dans Par delà le bien et le mal : « Il nous fait respirer l’air sec et subtil de Florence et ne peut se retenir d’exposer les questions les plus graves au rythme d’un indomptable allegrissimo, non sans prendre peut-être un malin plaisir d’artiste à oser ce contraste : une pensée soutenue, difficile, dure, dangereuse et un rythme galopant, d’une bonne humeur endiablée ».

Mais si tout est affaire de rythme, comment ne pas voir que ce qu’il appelait la qualità dei tempi, la « qualité des temps », était à l’automne des certitudes ? Depuis 1494, l’Italie est en guerre. Elle si fière de son gouvernement civique, si sûre de sa supériorité culturelle, la voici la proie d’une violence inédite, celle de la prédation des grands États monarchiques. C’est cela qu’on appelle « les guerres d’Italie », ce grand désenchantement, et parce que la Péninsule fut depuis tant de siècles le laboratoire de la modernité politique, c’est-à-dire le lieu où s’invente un avenir commun, chacun peut comprendre désormais que ce qu’on appellera Europe n’est rien d’autre que la guerre qui vient.

Les ombres s’allongent, l’hiver arrive, qui engourdit les âmes. Machiavel aura connu cela : les paroles gelées sur des lèvres closes, l’impossibilité à dire ce que nous sommes entrain de devenir. Il aura connu ce mouvement inexorable et lent par lequel une langue politique se périme. Celle qu’il avait tant aimé apprendre dans les livres est devenue inopérante pour dire avec exactitude « la vérité effective de la chose ». Alors, quand le passé récent n’est plus d’aucun secours, pourquoi ne pas se retourner vers ceux qu’il appelle « ses chers romains », plonger dans des textes anciens comme en un grand bain rafraîchissant et nommer antiquité cette manière ragaillardie de relancer son avenir ?

Est-ce cela qu’on appelle Renaissance ? Pourquoi pas, si l’on veut bien ouvrir les yeux sur ce printemps qui ne s’orne de couleurs innocentes et mièvres que pour ceux qui ne savent pas voir la brutale férocité d’un tableau de Botticelli. Machiavel est le maître des déniaisements. Voici pourquoi il fut, durant toute l’histoire, le compagnon des mauvais jours. Pour ma part, j’aurai peine à dire que je travaille sur Machiavel. Mais avec lui, oui, comme un frère d’arme, assurément, à ceci près que ce franc-tireur sait toujours se porter avant avant-postes, nous obligeant à le lire non pas au présent, mais au futur.

Rien que de très banal au fond : l’intérêt pour Machiavel renaît toujours dans l’histoire au moment où s’annoncent les tempêtes car il est celui qui sait philosopher par gros temps. Raymond Aron l’écrivait en 1938 : « la querelle du machiavélisme se rallume chaque fois que des Césars plongent l’Europe dans la servitude et la guerre ». Nous n’en sommes pas là, mais la querelle se poursuit — et ce que l’on appelle politique est pour Machiavel l’art de s’accorder sur nos désaccords. Si on le relit aujourd’hui, c’est qu’il y a de quoi s’inquiéter. Il revient : réveillez-vous.

L'équipe
  • Patrick BoucheronProfesseur au Collège de France, titulaire de la chaire : Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècles
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