Dantesque, kafkaïen, sadique. Machiavélique. C’est un douteux privilège que de baptiser de son nom propre une angoisse collective.

Tombe de Nicolas Machiavel à Florence
Tombe de Nicolas Machiavel à Florence © Jebulon/wikimedia commons

À l’article « Machiavel » de son dictionnaire, Emile Littré donnait cette présentation déjà peu amène : « Publiciste florentin du XVIe siècle qui fit la théorie des procédés de violence et de tyrannie usités par les petits tyrans de l’Italie ». Mais c’était pour ajouter aussitôt un sens figuré : « Tout homme d’État sans scrupule ». Exemple : « les Machiavels qui règlent nos destins ».

En affublant le nom de Machiavel d’un sens figuré, Littré produit un geste étrange, mais qui est celui de l’histoire elle-même. Le machiavélisme est ce qui s’interpose entre Machiavel et nous. C’est une figure en effet, qui rend visible et manifeste le mal en politique, la gueule hideuse de ce que l’on ne voudrait pas voir en face, mais sur lequel il est difficile pourtant de fermer les yeux. C’est un masque plutôt, derrière lequel disparaît celui qui, né à Florence en 1469, mort à Rome en 1527, se nommait Nicolas Machiavel.

Car le machiavélisme n’est pas la doctrine de Machiavel, mais celle que ses plus malveillants adversaires lui prêtaient. C’est, en somme, une invention de l’antimachiavélisme. Cinquante ans après la mort de l’auteur du Prince, ce livre infernal que la sainte Inquisition a mis à l’Index, de nombreux traités politiques se donnent pour titre Anti-Machiavel. L’inventeur du genre, en 1576 précisément, portait un nom qui semblait le prédestiner à lutter contre la méchanceté du monde : Innocent Gentillet, avocat et théologien protestant.

Quelques années plus tard, c’est un brillant jésuite, zélateur ardent de la Contre-Réforme catholique, qui entreprend lui aussi de penser contre Machiavel — mais tout contre lui. Il s’agit de Giovanni Botero, inventeur de la notion de raison d’État — notion que l’on prête spontanément à Machiavel puisqu’elle désigne la capacité pour un gouvernement d’agir en fonction de ses lois propres, déliées de la morale commune.

Dès lors, le machiavélisme est comme un fleuve souterrain qui creuse silencieusement les fondements de la pensée politique européenne et trouve, ça et là, ses points de résurgence. Machiavel avance masqué : on le reconnaît sous quelques noms d’emprunt, on déduit ses idées de celles qui prétendent le combattre.

Gustave Flaubert a écrit, à peu près en même temps qu’Emile Littré, son Dictionnaire des idées reçues ou Catalogues des idées chics. L’ordre alphabétique y place opportunément « Machiavélisme » avant « Machiavel ». Le premier fait écran au second. « Machiavélisme. Mot qu’on ne doit prononcer qu’en frémissant ». « Machiavel. Ne pas l’avoir lu, mais le regarder comme un scélérat ».

Tout est donc affaire de regard. Et si on allait y voir, sans frémir, lever le masque pour dévisager le monstre ? Le lire pour le rencontrer, lui qui fut si intensément de son temps et qui, pour cette raison même, ne cesse de s’inviter dans le nôtre. Rien de plus facile en réalité, car Machiavel lui-même ne se cache pas, sinon derrière la banalité de son existence. Mais lorsqu’il parle de lui, c’est avec suffisamment de franchise pour ne pas diminuer sa solitude, sa joie et ses doutes. Ainsi dans ces quelques vers où il jette son trouble :

« J’espère, et l’espoir accroît mon tourment,

je pleure, et mes pleurs nourrissent mon cœur affligé,

je ris, et mes rires ne peuvent me pénétrer,

je brûle, et la brûlure ne paraît pas au dehors,

je crains ce que je vois et entends,

toutes les choses m’apportent une douleur nouvelle.

Espérant, je pleure, ris et brûle,

Et j’ai peur de ce que j’écoute et regarde. »

L'équipe
  • Patrick BoucheronProfesseur au Collège de France, titulaire de la chaire : Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècles
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.