Nicolas Machiavel est né le 3 mai 1469, à Florence. Mais qu’est-ce que Florence en 1469 ? Une république où paradent des princes.

Florence
Florence © Getty / Matej Divizna

Une république oui, gonflée d’orgueil, fière de sa puissance et de sa prospérité, ornant d’éclatantes tournures latines la longue expérience communale qui, depuis près de trois siècles, faisait de cette ville un modèle d’autogouvernement. Mais une république gouvernée par des hommes d’argent qui se figeaient progressivement en oligarchie.

Parmi eux étaient les Médicis, riches banquiers qui depuis plus de trente ans dominaient le gouvernement de leur influence. L’ancêtre se nommait Cosme. Il avait su agir discrètement, à couvert de son parti et de sa clientèle. Bien loin des fastes de la cour, il vivait sobrement, avec la gravité qui sied aux puissants sachant se faire passer pour les pères de la patrie. Son fils, Pierre, lui a succédé en 1464, se dépouillant peu à peu de ses pudeurs républicaines. En cette année 1469, cinq ans plus tard, chacun sait à Florence qu’il est malade. Le 2 décembre, il sera mort. Alors avance Laurent, le petit fils. Il a vingt ans et c’est l’avenir de la lignée. On va bientôt l’appeler Magnifique tant il dépense avec insolence. Il avance, impétueux, en tête du cortège. Comment ne pas remarquer les perles et les pierreries qui, par centaine, parsèment son chapeau de velours ? Paré comme un prince, il s’expose — c’est-à-dire, comprendra plus tard Machiavel, qu’il se donne en spectacle et se met en danger.

Le danger, quel danger ? Pour distraire la jeunesse dorée de la cité toscane, on donnait ce 7 février 1469 un tournoi. Or des jeux guerriers qui faisaient l’ordinaire de la vie politique des communes italiennes, ne demeure plus qu’un simulacre raffiné. Une parade somptueuse et vaine comme un pas de danse. Point de violence ici, sinon celle du spectacle de la domination. Sous les yeux jaloux de ceux qui le regardent, Laurent brandit son bel étendard. On y lit sa devise, gravée en lettres d’or, dans cette langue française qui est celle des romans de chevalerie faisant encore rêver toutes les élites européennes : Le temps revient.

C’est donc cela la Renaissance : une reverdie, la vigueur renouvelé d’un éternel printemps, l’Italie qui retrouve son âge d’or en déchirant un lourd rideau de ténèbres. Il faut l’énergie juvénile de ce jeune prince pour affronter le temps qui revient. Non pas le passé, mais sa part active, vivace et créative que le latin des humanistes appelle antiquitas, par opposition à ce qui est vétuste, dépassé et hors d’usage. Mais est-on certain que ce bel aujourd’hui qui s’annonce sera autre chose que la mise en scène parodique d’un passé fantasmé ?

Nous avons lu La société du spectacle, livre prophétique que Guy Debord écrivit en 1967. Nous devrions donc être prévenus des effets pernicieux de cette excitation fervente par laquelle le fétichisme de la marchandise se fait acclamer. Mais rien n’y fait, les prophètes ne préviennent jamais des grandes catastrophes. De celles qui se préparaient à Florence en 1469, nul ne saisit les prémisses. Machiavel est né le 3 mai, trois mois après le triomphe de Laurent, et il eût bien vite le sentiment de naître trop tard. Alors lui restait la lucidité, qui est l’arme des désespérés. « Nos princes italiens, écrira-t-il bien plus tard dans L’Art de la guerre, pensaient qu’il leur suffisait d’imaginer dans leurs cabinets une brillante réponse, d’écrire une belle lettre, de montrer dans leurs paroles de la subtilité et de l’à-propos, de savoir ourdir une ruse, de s’orner d’or et de joyaux, de dormir et de manger plus richement que les autres » pour se maintenir à l’abri des caprices de la fortune. Les pauvres. Ils n’ont pas vu venir ce qui arrivait : « de grandes frayeurs, de soudaines fuites et d’étonnants désastres ».

L'équipe
  • Patrick BoucheronProfesseur au Collège de France, titulaire de la chaire : Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècles
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