Reconnaissons que souvent, il exagère. Lorsqu’il dit de lui « je naquis pauvre et appris à trimer avant de faire la fête », franchement, il exagère.

Machiavel par Cristofano dell'Altissimo - Musée des Offices, Florence
Machiavel par Cristofano dell'Altissimo - Musée des Offices, Florence © Getty / DEA / G. NIMATALLAH /

C’est vrai que Machiavel ne participera pas à ce temps d’insouciance désespérée d’une jeunesse « dont le seul souci, écrira-t-il plus tard dans ses Histoires florentines, était d’apparaître splendides par leur habillement, sagaces et rusés par leurs bons mots ». Car il fallait pour cela, au temps de Laurent le Magnifique, appartenir à ces anciennes familles aristocratiques richement possessionnées dans les campagnes, qu’on appelle simplement les Grands, les magnats.

La famille Machiavelli vit en contrebas des magnati. Mais pauvres, non pas exactement. Ils vivent de leur rente foncière, depuis plusieurs siècles déjà, même s’ils en vivent chichement. Cette sobre indigence résulte d’abord de mauvais choix politiques : pour s’être opposé au pouvoir des Médicis, l’un des ancêtres de la famille, Girolamo, est arrêté, banni, torturé et meurt en prison en 1460. Oui, c’est cela l’envers de la grande fête médicéenne.

Nicolas a deux sœurs lorsqu’il naît neuf ans plus tard, en 1469, mais la maison de famille dans lequel il vit dans l’Oltrarno, de l’autre côté du fleuve qui traverse Florence est bien plus peuplée. S’y pressent des cousins et des beaux-frères, toute une joyeuse et remuante brigata, selon le modèle ordinaire des familles élargies que Nicolas Machiavel reproduira une fois marié. La maison, qui donnait sur le Ponte Vecchio, a été détruite en 1944. Quelques années plus tard, les historiens découvraient un livre qui en retraçait l’histoire. C’est le livre de famille de messer Bernardo Machiavelli, le père de notre Machiavel. On l’appelle messer car il est docteur en droit, mais la compromission de sa famille avec l’opposition aux Médicis l’empêche sans doute d’exercer son métier de juriste.

Méthodiquement, froidement, Bernardo consigne les faits menus d’une existence familiale. Nul épanchement intime dans ses Ricordi, qui sont moins des souvenirs que la comptabilité minutieuse du gouvernement de la maison. Il nous rappelle l’origine domestique de tout pouvoir : rien d’autre que l’administration des choses et des personnes, des ressources et des émotions, et surtout une certaine attention aux détails.

Bernardo inscrit donc minutieusement tout ce qui entre dans la maisonnée : du vin, des noix, des épouses et des livres. Beaucoup de livres, de plus en plus de livres. Droit, histoire, littérature. Et si la solution était là ? De la culture légitime, les puissants font une arme des plus tranchantes. Ce que l’on appelle humanisme désigne d’abord cet art de la distinction dont les élites florentines usent avec une morgue que l’on peine à imaginer aujourd’hui. En tout cas, les Machiavelli ne peuvent y prétendre : Nicolas n’aura pas de brillant précepteur, il n’ira pas à l’université, il ne saura pas le grec. Ce n’est donc pas un humaniste, et ceux qui se targuent de l’être lui en feront payer le prix sa vie durant.

Mais Florence est pleine de petites écoles où l’on apprend le latin, et l’invention de Gutemberg, qui n’a que quelques années au moment où Bernado prend la plume, s’y diffuse rapidement. Il fait l’inventaire d’une trentaine de livres qu’il achète parfois très cher. Pour se payer l’Histoire de Rome de Tite-Live, Bernardo accepte d’en confectionner l’index des « villes, montagnes et cours d’eau ». Neuf mois de travail. C’est de cela aussi dont hérite Machiavel : de l’ambition d’un père. Une ambition placée dans les livres, l’espoir qu’on pourra avec eux trouver sa revanche, la certitude qu’on peut retourner ces armes contre ceux qui prétendent les garder dans leurs mains jalouses.

L'équipe
  • Patrick BoucheronProfesseur au Collège de France, titulaire de la chaire : Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècles
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