On s’accroche parfois à certains livres comme à des bouées. Quand tout tangue autour de soi, qu’on est au bord de chavirer, ils surnagent, se signalent à notre attention, pour nous

couverture De la nature des choses
couverture De la nature des choses © Lucrèce

Les livres de Machiavel sont de ceux-là. Ils furent, durant l’histoire, les alliés fidèles de ceux qui cherchaient à comprendre leur échec politique.

On peut donc lire pour se retrouver, on peut aussi lire pour s’égarer. Un texte très ancien, venu de si loin, voilà qu’il s’impose, qu’il s’affole, qu’il bouscule tout sur son passage. Soudain, il fait dévier le cours d’une existence. Au premier siècle avant notre ère, le poète latin Lucrèce avait un mot pour dire cette déviance. C’est clinamen. Dans son De natura rerum, « De la nature des choses », Lucrèce entonne le chant du monde. Un monde sans créateur où la nature ne cesse de se réinventer elle-même. Car tout est fait d’atomes, nos âmes comme les choses, attirées par leur propre poids.

Seulement voilà : si toutes les particules tombaient dans le vide en lignes droites, rien n’existerait sinon un interminable jour de pluie. Mais, je cite ici Lucrèce, « en des endroits indécis, les atomes dévient un peu ; juste de quoi dire que le mouvement est modifié ». Alors la liberté est possible, le temps est possible, le monde est possible. Voici pourquoi la poésie matérialiste de Lucrèce, qui est la mise en musique romaine de la philosophie épicurienne grecque, fut considérée par les modernes comme le bréviaire de l’athéisme. Un livre dangereux, un livre déviant, qui fait dérailler le monde et le sort de ses gonds.

Or regardez : Machiavel lit ce livre. Et plus que le lire, il le recopie. Péniblement, il retranscrit le poème latin. Car en ce temps où les livres sont rares, leur amour se paie au prix fort, celui du corps qui peine à la tâche d’écrire, le dos cassé et les yeux qui brûlent. Voilà, il a fini : il griffe fièrement de son nom le manuscrit aujourd’hui conservé à la bibliothèque Vaticane et c’est cette signature qui permit aux historiens de l’identifier.

Est-ce cela être historien, lire par-dessus l’épaule de celui qui lit ? Nous sommes peut-être en 1497, Machiavel n’a pas trente ans. Et il tient là le livre qui, sans doute, fera dévier sa vie. Car qu’est-ce au fond que sa philosophie sinon le passage en politique du matérialisme de Lucrèce ? Les choses, dit le poète, se reconnaissent en ceci qu’elles produisent toujours une image susceptible de faire écran à leur propre nature. Gouverner, ou apprendre à ne pas se laisser gouverner, c’est-à-dire comprendre les choses du politique, consiste à déchirer le rideau des apparences. Car derrière lui ce sont elles, les choses, qui agissent.

Pour cesser de se laisser dominer par elle, il faut travailler à ne plus croire qu’il y eût un âge d’or. Voici pourtant une idée dont les élites florentines du Quattrocento aiment à s’enivrer, la drapant du nom flatteur de néoplatonisme. C’est ce jeu là que Lucrèce vient bousculer. Car au cinquième livre de La Nature des choses, il décrit la violence originelle de l’humanité primitive. Nous avons en héritage la terreur des origines, du temps où nous errions « à la manière des fauves », menant, écrit Lucrèce, une vie vagabonde. Machiavel se souviendra de ce passage lorsqu’on lui racontera les premiers récits du Nouveau Monde, mais aussi lorsqu’il décrira le monde nouveau d’un ordre politique fondé sur l’art de s’accorder sur nos désaccords.

« Je vais par des lieux que nul auparavant n’a foulé » écrit Lucrèce. Machiavel lui emboite le pas dans les Discours sur la première décade de Tite-Live : « j’ai décidé d’emprunter un chemin qui, n’ayant encore été parcouru par personne, me vaudra certainement peines et difficultés ». Lesquelles ? Mais nous le verrons la semaine prochaine.

L'équipe
  • Patrick BoucheronProfesseur au Collège de France, titulaire de la chaire : Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècles
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.