Il l’écoute fasciné, terrifié, admiratif. En ce jour de 1498, à Florence, Machiavel écoute Savonarole. Il écoute le prédicateur qui fait plier les foules sous le poids de sa parole

Savonarole
Savonarole © Getty / Photo 12

Comment se laissent-elles assujettir par la force du verbe — « envoûter », écrira-t-il plus tard ? Et ce dominicain fiévreux qui se dit inspiré, croit-il vraiment à ce qu’il prophétise ? « Selon moi, écrit Machiavel, il s’adapte aux circonstances et farde ses mensonges ». C’est la première lettre publique que nous ayons conservée de Machiavel, elle est écrite au plus chaud des événements de 1498, et il y est déjà question de cet art politique de la dissimulation.

Voici quatre ans que Savonarole gouverne Florence. Ou plutôt non : il ne la dirige pas en son nom. Il a fait descendre sur la ville l’ombre du Dieu vengeur. Car c’est au ciel que se prennent désormais ses décrets. L’Église doit-être flagellée, fulmine-t-il, et la société réformée. Réformée, entendez-bien, cela veut dire convertie. Car ce qui justifie l’élan de réforme est toujours une conscience aiguë de la culpabilité.

Que s’est-il passé ? Voici que la ville est sillonnée de pénitents, ces « pleurards » contre lesquels les ennemis de Savonarole, qu’on nomme les « enragés », font le coup de poing dans les rues. Il n’y a plus de place pour les tièdes. On exige des enfants qu’ils dénoncent leurs parents s’ils ne sont pas bons chrétiens. Savonarole conduit la charge contre les hypocrites — grande cause de tous les fanatismes. Il ordonne qu’on allume les bûchers des vanités où se consumeront les ornements des femmes et des églises à la beauté trop éclatante. On murmure même que Sandro Botticelli, le peintre de La Naissance de Vénus, fut conduit à y sacrifier quelques-uns de ses tableaux.

Ce qui s’est passé ? Mais de la politique, comme toujours. Né à Ferrare dans une famille de médecins, Frère Jérôme Savonarole a suivi de brillantes études humanistes qu’il a converties en haine du monde. Il y a en Italie un marché de ses prophètes de l’Apocalypse qui vont de ville en ville faire admirer leur habileté à peindre le futur en noir. En l’accueillant à Florence, Laurent le Magnifique a cru pouvoir en tirer partie. Mais sa mort en 1492 ouvre une période d’incertitude et d’angoisse.

Depuis le couvent de San Marco, la parole de Savonarole ombre cette angoisse. Elle l’excite en lui donnant un but : la guerre qui vient. Cette guerre prendra, dit-il, le visage d’un ennemi venu d’ailleurs. Et de fait, le voici, la prophétie se réalise : en 1494, c’est un roi venu d’Outremont, Charles VIII de France, qui traverse les Alpes et bouscule les États italiens. Les Médicis fuient devant les conquérants et chacun prend alors conscience du vide politique. Les Médicis l’avaient creusé au cœur même des institutions républicaines de la commune de Florence, l’évidant de l’intérieur, évitant surtout de prononcer le nom de ce qui la dévitalisait : le pouvoir autoritaire.

On parle un peu légèrement aujourd’hui de théocratie pour désigner ce moment où la religion s’engouffre dans la brèche, comble le vide et tient lieu de politique. Mais celle-ci ne s’abolit jamais tout à fait. Les prophètes parlent du futur pour agir sur le présent. Le 22 mai 1498, au coucher du soleil, Savonarole déclare à ses juges, « les choses qui pour Dieu vont vite peuvent sur terre prendre plus longtemps ». Pas sûr ; elles peuvent aussi s’accélérer. Demain il sera mort.

L'équipe
  • Patrick BoucheronProfesseur au Collège de France, titulaire de la chaire : Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècles
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