Nous sommes en 2016. Comme tous les autres avant nous, nous le lisons au futur...

Une lettre manuscrite (détail) de Niccolo Machiavelli est affichée à la Bibliothèque nationale centrale de Florence, à l'occasion de l'exposition "Le chemin du Prince: Machiavel de Florence à San Casciano" (2013)
Une lettre manuscrite (détail) de Niccolo Machiavelli est affichée à la Bibliothèque nationale centrale de Florence, à l'occasion de l'exposition "Le chemin du Prince: Machiavel de Florence à San Casciano" (2013) © Getty / Laura Lezza

En 1795, Marc Antoine Julien lit Machiavel. C'est un membre de la Convention, ami de Robespierre, emprisonné après Termidor ; il écrit à un ami :

Lit le divin Machiavel et tu y trouveras la théorie de notre Révolution et l'histoire des fautes de ceux qui y ont concouru et qu'elle a dévorée.

En 1864, Maurice Joly lit Machiavel. Parce qu'il désespère de l'Empire autoritaire de Napoléon III, il écrit son dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu. Le premier accable le second de sa logique implacable ; il porte la voix de l'ennemi. Montesquieu est démocrate mais il est perdu. Face à Machiavel, lui, l'homme des Lumières, l'homme du progrès, devient l'homme du passé.

En 1933, Antonio Gramsci, philosophe, membre fondateur du parti communisme italien, est en prison depuis qu'un producteur fasciste déclara à son procès : "Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans". Lui aussi veut comprendre les raisons de son échec. Plus tard, en 1972, le philosophe Louis Althusser, dira de lui :

Si Machiavel parle à Gramsci ce n'est pas au passé, c'est au présent. Mieux encore : au futur.

Nous sommes en 2016. Comme tous les autres avant nous, nous le lisons au futur...

Tout le monde lit Machiavel, les vaincus comme les vainqueurs . Mussolini avait tenté d'en faire le précurseur de l'Etat Nouveau. Même Sylvio Berlusconi s'est risqué à préfacer Le Prince. Pourquoi privilégier ceux qui lisent Machiavel pour conjurer le désastre ? Est-ce par fidélité au destin tourmenté de cet homme ? Pas seulement. Nous savons bien que le nom de Machiavel ne surgit que lorsque gronde l'orage. Il annonce les tempêtes, non pour les prévenir mais pour nous apprendre à penser par gros temps.

Depuis sa mort en 1527, il y eu bien des moments machiavéliens au cours desquels sa pensée redevient soudainement actuelle. Par "moment machiavélien", on doit entendre cette indétermination des temps dès lors qu'un idéal républicain se confronte à sa propre impuissance,  à l'usure des mots, à l'opacité de la représentation - à ce qu'on appellerait aujourd'hui la fatigue démocratique.

Raymond Aron, 1945 :

La querelle du machiavélisme se rallume chaque fois que des Césars plongent l'Europe dans la servitude et la guerre. En sommes-nous là ? Peut-être pas, ou pas encore.

L'équipe
  • Patrick BoucheronProfesseur au Collège de France, titulaire de la chaire : Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècles
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