Si vous allez à Florence, place de la Seigneurie, vous verrez la plaque commémorative. Elle indique le lieu du supplice de Savonarole.

Machiavel
Machiavel © Getty / DEA / BIBLIOTECA AMBROSIANA / Contributeur

Si vous allez à Florence, place de la Seigneurie, vous verrez la plaque commémorative. Elle indique le lieu du supplice de Savonarole. Là, au cœur de l’espace civique, par grand concours de foule, le prédicateur qui pendant quatre ans avait maintenu la ville sous l’emprise de sa parole prophétique, fut pendu et brûlé. Des enfants — ceux-là même peut-être qui quelques semaines auparavant allumaient pour lui les bûchers des vanités — dispersèrent ses cendres dans l’Arno. C’était le 23 mai 1498 : la roue de la Fortune, cette déesse aveugle qui se plaît à rabaisser les orgueilleux, venait de pivoter sur son axe.

Retournement d’alliances, brigues et calcul : peu importe le détail des événements qui précipitent la chute de Savonarole. Machiavel n’en retiendra qu’une chose : au moment où le pape Alexandre VI Borgia parvint à rassembler la cohorte disparate de ses ennemis en un front uni, le frère Jérôme Savonarole refusa le combat. Pire, en s’accrochant à l’idéal pacifique de la république chrétienne, il déclencha les violences de ceux qui ne se résolvent pas à l’impuissance. Machiavel l’écrira plus tard dans le Prince, en une formule cinglante comme un revers de fortune : Savonarole fut un prophète désarmé. Il faudrait pouvoir reprendre son dessein politique à l’endroit exact où il l’a laissé, relevant ce qui restait jusque là en suspens, la question du chef, la question de la force, la question de l’état d’urgence.

Or justement, le temps est venu, l’occasion se présente. En faisant du Grand Conseil l’organe souverain du régime florentin, Savonarole a restauré la République. Machiavel n’en fait pas partie, mais des places se libèrent ; l’épuration a commencé. Qui va remplacer les partisans de Savonarole à la chancellerie ? Machiavel a vingt-neuf ans, il n’a aucune expérience politique, il n’est pas compromis avec le régime déchu. Son père était l’ami intime du premier chancelier de Florence, l’illustre humaniste Bartolomeo Scala. Nicolas Machiavel n’a ni la naissance, ni l’éducation, ni le réseau pour prétendre à une si haute dignité, mais premier secrétaire de la seconde chancellerie, pourquoi pas ? C’est moins bien payé, c’est moins prestigieux, mais nous dirions aujourd’hui que c’est plus stratégique : quelque chose comme un poste de responsabilité discret et influent, où il s’agit à la fois d’entretenir une correspondance quotidienne avec tous les alliés de l’État florentin et de surveiller ce qui se trame dans les opinions qui agitent la multitude.

Bartolomeo Scala avait coutume de dire à son père : « c’est l’égout du peuple ». Descendre dans les bas-fonds des passions humaines, ne pas se pincer le nez devant les remugles du pouvoir : ce que Machiavel appellera « le métier de l’État » est un métier pour lui.

Le 19 juin 1498, trois semaines après l’exécution de Savonarole, le Grand Conseil confirme Machiavel dans ses nouvelles fonctions. Il s’entoure d’une petite équipe qui le suivra jusqu’en 1512. Aucun n’a trente ans. Ils sont juristes et fins lettrés. Ils sont surtout affamés — de travail, de pouvoir et d’amitiés. Pendant quinze ans, cette joyeuse brigade va tout partager, les plaisanteries graveleuses et les secrets d’État, bousculant les convenances de cet ordre des Pères qui a si longtemps figé la vie civile florentine.

Car un régime politique se caractérise aussi par l’âge de ceux qui exerce les responsabilités : derrière les fastes juvéniles de la cour médicéenne, une gérontocratie tenait fermement les rênes du pouvoir. Exténuée, elle vient de les lâcher. C’est le moment de s’en saisir. Machiavel en fera plus tard sa maxime : « Tenter la fortune car elle est l’amie des jeunes gens et changer selon le temps ». Les temps sont venus, enfin ça commence.

L'équipe
  • Patrick BoucheronProfesseur au Collège de France, titulaire de la chaire : Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècles
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