« Sortez maintenant de chez vous et considérez ceux qui vous entourent ». C’est une lettre datée de 1503. Machiavel s’y adresse aux Dieci di libertà

Carte du monde ancienne
Carte du monde ancienne © Delphotostock

les dix magistrats qui décident des opérations militaires de la République de Florence au nom de l’idée qu’ils se font de la liberté. Une invitation au voyage ? Je dirais plutôt une exhortation énergique à bousculer leurs certitudes. Voyagez, dépaysez-vous, quittez vos positions assises, faussez compagnie à la quiétude satisfaite de vos enracinements. De plus loin, vous verrez autre chose, mais vous verrez surtout le lieu d’où vous voyez les choses. N’est-ce pas cela que les peintres de la Renaissance appellent la perspective ?

« Sortez maintenant de chez vous et considérez ceux qui vous entourent. Vous vous trouverez pris entre deux ou trois villes qui désirent davantage votre mort que votre vie. Allez plus loin ; sortez de la Toscane et considérez toute l’Italie : vous la verrez soumise à l’influence du roi de France, des Vénitiens, du pape et du duc de Valentinois ». Florence vue de Toscane, la Toscane vue d’Italie, l’Italie vue d’Europe — et pourquoi pas l’Europe vue de ce monde qui s’élargit ? Machiavel travaille à la chancellerie avec Agostino Vespucci dont le frère, Amerigo, navigateur et géographe, donnera son nom — son prénom plutôt — au nouveau monde. Mais vous l’avez entendu : ce qu’il attend du dépaysement des points de vue, c’est d’abord une cartographie des rapports de force.

Machiavel n’avait pas rang d’ambassadeur. Lors de ses missions diplomatiques, il ne représentait pas l’État florentin et ne pouvait pas négocier. Mais observer, discuter et comparer. En Romagne, auprès de César Borgia, le fils du pape qu’il appelle dans sa lettre « le duc de Valentinois », il apprend la vitesse de décision, l’art de surprendre son monde, l’absence de scrupule dans le maniement de la violence politique. À Rome, où il se rend par deux fois, il comprend que le pouvoir exorbitant du pape, dès lors qu’il veut se conduire comme un prince guerrier au temporel sans jamais se déprendre de sa prétention spirituelle à un pouvoir universel, va déstabiliser l’Italie tout entière. La cour impériale de Maximilien 1er lui inspire, dans son Portrait des choses d’Allemagne, une réflexion sur la souveraineté. Mais c’est en France qu’il rencontre la puissance.

1500, 1504, 1510 et 1511 : par quatre fois Machiavel est envoyé auprès du roi Louis XII. On peine aujourd’hui à prendre la mesure de cette hyperpuissance qu’était alors la grande monarchie de France. Un territoire « gras et opulent », une coercition fiscale sans faille, une habitude ancienne de soumission à l’autorité que ne vient tempérer aucune tradition de liberté : voici ce qui frappe Machiavel. Et le plus extravagant, dit-il, c’est que les Français semblent aimer leur roi.

Le Florentin fut mal traité à la cour de Louis XII, et notamment lors de sa première légation, en 1500. On le balade, on le méprise, on ne l’écoute pas. D’abord, il s’indigne : ces ministres sont « aveuglés par leur propre puissance ». Puis il comprend : le roi de France « n’a d’estime que pour qui est armé ou disposé à donner quelque chose ». Alors pardon messeigneurs, écrit-il à ses maîtres florentins, mais ici, « on vous estime pour rien » — et Machiavel d’utiliser le latin pour enfoncer le clou, pro nihilo.

À ces Français arrogants qui lui reprochaient « de ne rien entendre à la guerre », Machiavel répliquera bien plus tard dans le Prince qu’ils « n’entendent rien à l’État ». Mais pour l’heure, il encaisse — et reçoit cette humiliation pour une leçon politique. Voyager est un exercice de dépaysement. C’est aussi une hygiène de la modestie.

L'équipe
  • Patrick BoucheronProfesseur au Collège de France, titulaire de la chaire : Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècles
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