La chance de Machiavel est d’avoir toujours été déçu par les hommes d’État qu’il a croisés sur son chemin.

Machiavel
Machiavel © Getty / Hulton archives

Aucun, en somme, n’était à la hauteur de la situation, aucun n’était prêt à agir avec la netteté, la vitesse, le tranchant qu’exigeait la qualité des temps. C’est une chance, oui, d’une certaine manière, quand on voit de quelles dégringolades morales et littéraires se paye la fascination des intellectuels pour les hommes de pouvoir. Dès qu’ils trouvent à admirer, les voici perdus pour l’intelligence.

Machiavel a cherché des princes à admirer, et c’est parce qu’il ne les a pas trouvés qu’il a du inventer un Prince de papier. Or voici que depuis lors, on ne cesse d’en parler : la fiction est devenue bien plus consistante que les fantômes évanescents des puissants qui échouent à faire l’histoire.

Qui se souvient de Piero Soderini ? Le gonfalonier de justice était l’homme fort de l’État florentin, le protecteur de Machiavel. Un homme « patient et bienveillant », écrira-t-il de lui, mais la patience politique est le contraire de l’irrésolution ou de la lenteur : elle consiste moins à prendre son temps qu’a savoir s’en emparer le moment venu.

Soderini n’a pas vu le danger qui rôdait autour de la République, n’a pas su s’armer contre ses ennemis, et en 1512, Machiavel le tient pour responsable de la chute du régime qu’il a si ardemment défendu. Lorsqu’il meurt dix ans plus tard, en 1522 donc, Machiavel lui consacre un cruel épigramme. L’âme de Soderini se présente aux portes de l’Enfer. « En Enfer ? — cria Pluton — pauvre benêt,/monte donc aux limbes avec les autres enfants ».

L'équipe
  • Patrick BoucheronProfesseur au Collège de France, titulaire de la chaire : Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècles
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