Il est très rare que les historiens aient à se prévaloir d’une quelconque lucidité sur le présent. Le plus souvent, ni leur savoir ni leur méthode ne les empêchent de s’aveugler.

L'étrange défaite
L'étrange défaite © Getty / Moritz Haisch

Seul ou presque, Marc Bloch fait exception. Écrite à chaud en 1940, son Étrange défaite dresse le constat implacable de la crise morale et intellectuelle des élites françaises précipitant la Débâcle. Ce grand livre d’histoire immédiate est aussi un appel à la résistance, qui sera publié de manière posthume après la mort héroïque de Marc Bloch, torturé et fusillé par les nazis le 16 juin 1944.

Avec Le Prince, et toutes proportions gardées, Machiavel a écrit son Étrange défaite. Celle en tous cas des princes d’Italie n’ayant pas su conserver leur État face à la furia francese des armées venues d’Outremont qui, depuis 1494, bouscule tout sur son passage. Et qu’on ne vienne pas lui parler de malchance ! Certes, la Fortune est capricieuse. « Et je la compare à l’un de ses fleuves furieux qui, lorsqu’ils se mettent en colère, inondent les plaines, abattent arbres et édifices, arrachent la terre d’un côté, et la déposent de l’autre : chacun s’enfuit devant eux, chacun cède à leur assaut, sans pouvoir, en aucun point, y faire obstacle ». Que faire alors ? Mais ce que font les ingénieurs, Léonard de Vinci et les autres : il les a vu faire, Machiavel, les accompagnant sur les chantiers de dérivation du cours de l’Arno. Il les a vu divertir et endiguer, retenir, contraindre et soulager — bref, gouverner, c’est-à-dire agir sur les actions adverses. Mais il faut pour cela de la virtù, cette vertu politique qui est en même temps une raison pratique, cette vertu que Machiavel désespère de pouvoir un jour enseigner aux princes de son temps.

L'équipe
  • Patrick BoucheronProfesseur au Collège de France, titulaire de la chaire : Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècles
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