Montaigne se méfiait de l’éducation scolaire, je l’ai dit hier. Suivant la grande polarité qui régit toute la pensée des Essais , l’opposition de la nature et de l’art , de la bonne nature et du mauvais artifice, la culture a de bonnes chances d’éloigner de la nature au lieu de la révéler à elle-même. Aussi Montaigne rappelle-t-il volontiers que ses lectures ne l’ont pas détourné de sa propre nature, mais lui ont permis au contraire de la découvrir.

Mes mœurs sont naturelles : je n’ai point appelé à les bâtir, le secours d’aucune discipline : Mais toutes imbéciles qu’elles sont, quand l’envie m’a pris de les réciter, et que pour les faire sortir en public, un peu plus décemment, je me suis mis en devoir de les assister, et de discours, et d’exemples : ç’a été merveille à moi-même, de les rencontrer par cas d’aventure, conformes à tant d’exemples et discours philosophiques. De quel régiment était ma vie, je ne l’ai appris qu’après qu’elle est exploitée et employée. Nouvelle figure : Un philosophe imprémédité et fortuit (II, 12, 850).

Superbe formule que cette définition – dans l’ « Apologie de Raymond Sebond » –, à la fois très modeste et très ambitieuse, d’une éthique de la vie. Montaigne nous dit deux choses capitales. Premièrement, qu’il s’est fait tout seul , que ses lectures, que les savoirs ne l’ont ni transformé ni abâtardi, que ses mœurs, c’est-à-dire son caractère, sa conduite, ses qualités morales, sont bien les siennes et n’ont pas été décalquées sur des modèles étrangers. Secondement, que quand on se met à écrire, à se raconter, à parler de soi, avec des exemples et des discours, c’est-à-dire des cas et des raisonnements sur ces cas, on se reconnaît après coup dans les livres. Montaigne nous dit que c’est en s’écrivant, en se décrivant, qu’il a compris non seulement qui il était, mais de quel régiment, de quel groupe ou quelle école, il se sentait le plus proche. Bref, Montaigne n’a pas choisi de devenir stoïcien, sceptique ou épicurien – les trois philosophies auxquelles on l’associe souvent –, mais il a reconnu, une fois sa vie passée, que ses comportements avaient été naturellement conformes aux doctrines des uns ou des autres. Par hasard et dans l’improvisation, sans projet ni délibération.

Montaigne Les Essais
Montaigne Les Essais © Radio France

C’est pourquoi il serait erroné d’expliquer Montaigne par son appartenance à telle ou telle école philosophique de l’Antiquité. Montaigne hait l’autorité. S’il se réclame d’un auteur, c’est pour signaler une rencontre accidentelle ; et s’il passe sous silence le nom d’un auteur qu’il cite, c’est pour que son lecteur apprenne à se méfier de tout argument d’autorité, comme il le confie dans le chapitre « Des livres » :

Je ne compte pas mes emprunts, je les pèse. Et si je les eusse voulu faire valoir par nombre, je m’en fusse chargé deux fois autant. Ils sont tous, ou fort peu s’en faut, de noms si fameux et anciens qu’ils me semblent se nommer assez sans moi. Es raisons, comparaisons, arguments, si j’en transplante quelqu’un en mon solage, et confonds aux miens, à escient j’en cache l’auteur. […] Je veux qu’ils donnent une nasarde à Plutarque sur mon nez, et qu’ils s’échaudent à injurier Sénèque en moi. (II, 10, 645-6.)

Si Montaigne dissimule quelques-uns de ses emprunts, c’est pour éviter que son lecteur s’incline devant le prestige des anciens, pour qu’il ose réfuter leur autorité comme il se permet de contester celle de Montaigne.

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