Durant la révolte contre la gabelle, en Guyenne, après le rétablissement par Henri II de l’impôt sur le sel, Tristan de Moneins, lieutenant du roi de Navarre, envoyé à Bordeaux pour mettre de l’ordre, fut mis à mort par les émeutiers le 21 août 1548. Or Montaigne assista à cette événement mémorable ; son père, Pierre Eyquem, était alors jurat – magistrat municipal – ; il était lui-même un garçon de quinze ans.

Je vis en mon enfance, un Gentilhomme commandant à une grande ville empressé à l’émotion d’un peuple furieux : Pour éteindre ce commencement du trouble, il prit parti de sortir d’un lieu très assuré où il était, et se rendre à cette tourbe mutine : d’où mal lui prit, et y fut misérablement tué.

Ce fut une affreuse boucherie : le gouverneur fut saigné, écorché, dépecé, « salé comme une pièce de bœuf ». Suivant un récit contemporain : « joignant la raillerie à la cruauté, ils firent des ouvertures au corps de Moneins en plusieurs endroits, et le remplirent de sel, pour marquer que c’était en haine de la gabelle qu’ils s’étaient révoltés ». Le choc fut inoubliable pour le jeune garçon.

Si Moneins fut exécuté, Montaigne juge, dans le chapitre « Divers événements de même conseil » du livre I, que ce fut à cause de son irrésolution en face de la foule en fureur :

[…] il ne me semble pas que sa faute fût tant d’être sorti, ainsi qu’ordinairement on le reproche à sa mémoire, comme ce fut d’avoir pris une voie de soumission et de mollesse : et d’avoir voulu endormir cette rage, plutôt en suivant qu’en guidant, et en requérant plutôt qu’en remontrant. (I, 23, 199-200.)

Selon Montaigne, Moneins fut responsable de son sort par son comportement. Une terrible répression suivit à Bordeaux : privation des privilèges de la ville, suspension des jurats, dont Pierre Eyquem, destitution de Geoffroy de La Chassaigne, le grand-père de la future femme de Montaigne.

Montaigne du repentir
Montaigne du repentir © radio-france

L’épisode le marqua pour toujours et il en tira une leçon dont il se souvint lorsque, maire de Bordeaux à son tour, il dut lui aussi faire face à une foule hostile, en mai 1585, à la fin de son second mandat, dans un moment de vive tension entre les ligueurs catholiques et les jurats. Malgré les craintes d’une insurrection, il décida de procéder à la revue annuelle de la bourgeoisie en armes.

On délibérait de faire une montre générale de diverses troupes en armes, (c’est le lieu des vengeances secrètes ; et n’est point où en plus grande sûreté on les puisse exercer) […]. Il s’y proposa divers conseils, comme en chose difficile, et qui avait beaucoup de poids et de suite : Le mien fut, qu’on évitât surtout de donner aucun témoignage de ce doute, et qu’on s’y trouvât et mêlât parmi les files, la tête droite, et le visage ouvert […]. Cela servit de gratification envers ces troupes suspectes, et engendra dès lors en avant une mutuelle et utile confidence. (200-1.)

Alors que Moneins s’était montré hésitant, Montaigne attribue son propre succès à son assurance, à la confiance qu’il témoigna dans le danger, à sa droiture et à son ouverture. Sans du tout se mettre en avant, il raconte comment il prit une décision difficile. Il ne dit pas expressément qu’il eut à l’esprit la scène tragique à laquelle il avait assisté près de quarante ans plus tôt. Mais, comme les deux récits se suivent, cela va de soi. Il est rare que, dans les Essais , nous tombions sur des moments vécus avec autant d’intensité, de gravité, et de simplicité.

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