Dans le chapitre « Des trois commerces », Montaigne compare les trois genres de fréquentation qui ont occupé la plus belle part sa vie : les « belles et honnêtes femmes », les « amitiés rares et exquises », enfin les livres, qu’il juge plus profitables, plus salutaires, que les deux premiers attachements :

Ces deux commerces [l’amour et l’amitié] sont fortuits, et dépendants d’autrui : l’un est ennuyeux par sa rareté, l’autre se flétrit avec l’âge : ainsi ils n’eussent pas assez pourvu au besoin de ma vie. Celui des livres, qui est le troisième ; est bien plus sûr et plus à nous. Il cède aux premiers, les autres avantages : mais il a pour sa part la constance et facilité de son service

Depuis la mort de La Boétie, Montaigne n’a plus connu de vraie amitié, et il regrette ailleurs, dans le chapitre « Sur des vers de Virgile », la diminution de sa vigueur amoureuse. Sans doute ces deux sortes d’accointance donnent-elles lieu à des emportements plus fiévreux, à des sensations plus véhémentes, parce qu’elles vont au contact de l’autre, mais elles sont aussi plus éphémères, plus imprévisibles, moins continues. La lecture, elle, offre l’avantage de la patience et de la permanence.

Montaigne
Montaigne © Radio France

Ce parallèle entre l’amour, l’amitié et la lecture, lesquelles composeraient une sorte de gradation, a pu heurter. Ainsi, la lecture, exigeant la solitude, serait-elle supérieure à toutes les relations engageant autrui, conçues comme des divertissements qui nous éloignent de nous-même. Les livres seraient de meilleurs amis ou amantes que les êtres réels. Avant de l’affirmer, n’oublions pas que Montaigne ne cesse jamais de concevoir la vie comme une dialectique entre moi et autrui. Si la rareté de l’amitié et la fugacité de l’amour incitent à privilégier le refuge de la lecture, celle-ci ramène inévitablement aux autres. Des « trois commerces », admettons toutefois que la lecture soit le meilleur :

Cettui-ci côtoie tout mon cours, et m’assiste partout : il me console en la vieillesse et en la solitude : il me décharge du poids d’une oisiveté ennuyeuse : et me défait à toute heure des compagnies qui me fâchent : il émousse les pointures de la douleur, si elle n’est du tout extrême et maîtresse : Pour me distraire d’une imagination importune, il n’est que de recourir aux livres, ils me détournent facilement à eux, et me la dérobent : Et si ne se mutinent point, pour voir que je ne les recherche, qu’au défaut de ces autres commodités, plus réelles, vives et naturelles : ils me reçoivent toujours de même visage. (III, 3, 1292.)

Les livres sont des compagnons toujours disponibles. Vieillesse, solitude, oisiveté, ennui, douleur, anxiété : il n’est aucun mal ordinaire de la vie auquel ils ne sachent fournir un remède, à condition que ces maux ne soient point trop vifs. Les livres modèrent les soucis de la vie, offrent un recours et un secours.

On peut quand même sentir pointer un peu d’ironie dans ce portrait avantageux des livres. Ceux-ci ne protestent pas, ne se rebellent point lorsqu’ils sont négligés, à la différence des femmes et des hommes de chair et d’os. Les livres sont des compagnons toujours bienveillants, doués d’équanimité, alors que les amis et les amantes ont des sautes d’humeur.

À l’orée des temps modernes, Montaigne est de ceux qui, par leur l’éloge de la lecture, ont le mieux annoncé la culture de l’imprimé. Au moment où nous sommes peut-être en train de la quitter, il est bon de se souvenir que c’est dans les livres que les hommes et les femmes se sont connus et retrouvés, durant plusieurs siècles en Occident.

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