Montaigne doit son idée de la reproduction sexuée à la médecine de son temps, inspirée d’Aristote, d’Hippocrate et de Galien. Ceux-ci accordaient les plus grands pouvoirs à la faculté générative du sperme. C’est ainsi que Montaigne s’extasie sur les mystères de la transmission des caractéristiques familiales, dans le dernier chapitre du livre II des Essais , « De la ressemblance des enfants aux pères » :

Quel monstre est-ce, que cette goutte de semence, de quoi nous sommes produits, porte en soi les impressions, non de la forme corporelle seulement, mais des pensements et des inclinations de nos pères ? Cette goutte d’eau, où loge-t-elle ce nombre infini de formes ? Et comme portent-elles ces ressemblances, d’un progrès si téméraire et si déréglé, que l’arrière-fils répondra à son bisaïeul, le neveu à l’oncle ? (II, 37, 1188)

Le monstre, c’est la chose incroyable, prodigieuse, admirable. Les hommes de la Renaissance, notamment les médecins comme Ambroise Paré ou Rabelais, s’intéressaient vivement à lui, y cherchant l’explication de la nature. Comme eux, Montaigne accorde un bien moindre rôle aux femmes qu’aux hommes dans la procréation : « […]

les femmes, dit-il ailleurs, produisent bien toutes seules, des amas et pièces de chair informes, mais […] pour faire une génération bonne et naturelle, il les faut embesogner d’une autre semence » (I, 8, 86).

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Montaigne © Radio France

De cette semence, résultent non seulement les ressemblances physiques, mais aussi les traits de caractère, les tempéraments, les humeurs qui se propagent de génération à génération au long d’une lignée.

Si Montaigne s’enthousiasme autant pour l’énigme de la reproduction, c’est qu’il a des raisons toutes personnelles et particulières de la faire : il estime que sa maladie lui a été transmise par son père, cette gravelle, ces petits cailloux dans les reins dont l’excrétion lui cause de vives douleurs. Ces pierres, il les doit à Pierre Eyquem, au prénom prophétique :

Il est à croire que je dois à mon père cette qualité pierreuse : car il mourut merveilleusement affligé d’une grosse pierre, qu’il avait en la vessie : Il ne s’aperçut de son mal, que le soixante septième an de son âge : et avant cela il n’en avait eu aucune menace ou ressentiment, aux reins, aux côtés, ni ailleurs […]. J’étais né vingt-cinq ans et plus, avant sa maladie, et durant le cours de son meilleur état, le troisième de ses enfants en rang de naissance. Où se couvait tant de temps, la propension à ce défaut ? Et lorsqu’il était si loin du mal, cette légère pièce de sa substance, de quoi il me bâtit, comment en portait-elle pour sa part, une si grande impression ? Et comment encore si couverte, que quarante-cinq ans après, j’aie commencé à m’en ressentir ? seul jusques à cette heure, entre tant de frères, et de sœurs, et tous d’une mère. Qui m’éclaircira de ce progrès, je le croirai d’autant d’autres miracles qu’il voudra : pourvu que, comme ils font, il ne me donne en paiement, une doctrine beaucoup plus difficile et fantastique, que n’est la chose même. (1189)

Montaigne n’en revient pas que le mal paternel ait sommeillé si longtemps en lui avant de s’éveiller, qu’il n’ait affecté que lui parmi ses frères et sœurs, mais, comme il se méfie profondément des médecins, il réfute à l’avance les explications fantaisistes du phénomène qu’ils pourraient proposer. Même face à ce prodige qui le concerne au premier chef – sa pierre –, Montaigne ne renonce pas au doute et se borne à constater, à questionner.

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