Montaigne parle de sa sexualité avec une liberté qui peut déconcerter aujourd’hui. C’est dans le chapitre « Sur des vers de Virgile », au livre III des Essais , pour regretter la vigueur de sa jeunesse. Il éprouve quand même le besoin de se justifier, ce qui prouve qu’il ne se livre pas sans avoir conscience de briser un tabou.

Mais venons à mon thème. Qu’a fait l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire, et si juste, pour n’en oser parler sans vergogne, et pour l’exclure des propos sérieux et réglés ? Nous prononçons hardiment, tuer, dérober, trahir : et cela, nous n’oserions qu’entre les dents. Est-ce à dire que moins nous en exhalons en parole, d’autant nous avons loi d’en grossir la pensée ? Car il est bon, que les mots qui sont le moins en usage, moins écrits, et mieux tus, sont les mieux sus et plus généralement connus. Nul âge, nulles meurs l’ignorent non plus que le pain. Ils s’impriment en chacun, sans être exprimés, et sans voix et sans figure. Et le sexe qui le fait le plus, a charge de le taire le plus. C’est une action, que nous avons mise en la franchise du silence, d’où c’est crime de l’arracher. Non pas pour l’accuser et juger : Ni n’osons la fouetter, qu’en périphrase et peinture. (III, 5, 1324)

Montaigne
Montaigne © Radio France

Montaigne s’interroge longuement sur ce qui nous interdit de parler du sexe, alors que nous nous entretenons sans hésiter de tant d’autres activités bien moins naturelles et plus abominables, dont les crimes comme le vol, le meurtre ou la traîtrise. Il s’agit d’une réflexion importante sur un affect humain capital : la honte. Pourquoi résistons-nous à parler de cela que nous faisons tous les jours ? Comment s’explique cette pudeur qui touche les choses du sexe ? Montaigne a son explication : nous y pensons d’autant plus que nous en parlons peu ; si nous en parlons peu, c’est pour y penser plus. Nous taisons ces mots-là, mais nous les savons parfaitement, et nous les chérissons d’autant plus qu’ils restent secrets. Bref, le mystère qui entoure le sexe contribue à son prestige. Montaigne songe en particulier aux femmes – « le sexe qui le fait le plus » et qui le tait le plus –, suivant une préjugé misogyne bien enraciné à la Renaissance et dont Rabelais offre de nombreux exemples, faisant, à la manière de Platon et des médecins, du sexe féminin un animal autonome et vorace.

Montaigne reconnaît toutefois un immense bénéfice secondaire de l’interdit qui pèse sur le sexe : comme on ne peut pas en parler ouvertement, on trouve le moyen d’en parler autrement, « en périphrase et peinture », dans des poèmes et des tableaux. Montaigne explique l’art par la honte ou la pudeur, comme la recherche d’une façon voilée, couverte, indirecte, de dire le sexe.

Quant à sa misogynie, il y renonce heureusement à la chute du chapitre, pour affirmer fortement l’égalité des hommes et des femmes :

Je dis, que les mâles et femelles, sont jetés en même moule, sauf l’institution et l’usage, la différence n’y est pas grande : Platon appelle indifféremment les uns et les autres, à la société de tous études, exercices, charges et vacations guerrières et paisibles, en sa république. Et le philosophe Antisthenes, ôtait toute distinction entre leur vertu et la nôtre. Il est bien plus aisé d’accuser l’un sexe, que d’excuser l’autre. C’est ce qu’on dit, Le fourgon se moque de la pelle. (III, 5, 1407)

Montaigne sait bien qu’il cède à des clichés lorsqu’il caricature la sexualité féminine : le tisonnier (le fourgon) et la pelle, symboles sexuels évidents, sont renvoyés dos à dos, aussi ridicules – et honteux – l’un que l’autre.

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