Montaigne n’aimait pas les médecins, je l’ai déjà signalé. C’est même la profession contre laquelle il se déchaîne avec le plus d’alacrité. Il prenait les médecins pour des incapables ou des charlatans qui, en particulier, n’y pouvaient rien à sa gravelle, ses cailloux dans les reins. Il instruit leur procès un peu partout dans les Essais , ici dans le chapitre « De la ressemblance des enfants aux pères », le dernier du livre II :

[…] de ce que j’ai de connaissance, je ne vois nulle race de gens si tôt malade, et si tard guérie, que celle qui est sous la juridiction de la médecine. Leur santé même est altérée et corrompue, par la contrainte des régimes. Les médecins ne se contentent point d’avoir la maladie en gouvernement, ils rendent la santé malade, pour garder qu’on ne puisse en aucune saison échapper leur autorité. D’une santé constante et entière, n’en tirent ils pas l’argument d’une grande maladie future ? (II, 37, 1193)

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Montaigne © Radio France

Montaigne exagère sans doute : les hommes et les femmes qui suivent les prescriptions de leur médecin, prétend-il, sont plus malades que les autres ; les médecins imposent des remèdes ou régimes qui font plus de mal que de bien ; aux inconvénients de la maladie, ils ajoutent ceux du traitement ; les médecins rendent les gens malades pour assurer leur pouvoir sur eux ; les médecins sont des sophistes qui travestissent la santé en une prophétie de maladie. Bref, il vaut mieux ne pas avoir affaire à la médecine, si l’on espère conserver la santé.

La médecine du temps de Montaigne était fruste et incertaine ; il avait donc d’excellentes raisons de s’en méfier et de la fuir. Une seule technique médicale trouvait grâce à ses yeux, la chirurgie, parce qu’elle tranchait net, là où le mal était indubitable – « parce qu’elle voit et manie ce qu’elle fait » (1209) –, conjecturait et devinait moins, mais ses résultats étaient très hasardeux. Pour le reste, Montaigne ne faisait pas grande différence entre la médecine et la magie, et il ne comptait au fond que sur lui-même pour se soigner, c’est-à-dire pour suivre sa nature :

J’ai été assez souvent malade : j’ai trouvé sans leurs secours, mes maladies aussi douces à supporter (et en ai essayé quasi de toutes les sortes) et aussi courtes, qu’à nul autre : et si n’y ai point mêlé l’amertume de leurs ordonnances. La santé, je l’ai libre et entière, sans règle, et sans autre discipline, que de ma coutume et de mon plaisir. Tout lieu m’est bon à m’arrêter : car il ne me faut autres commodités étant malade, que celles qu’il me faut étant sain. Je ne me passionne point d’être sans médecin, sans apothicaire, et sans secours : de quoi j’en vois la plupart plus affligés que du mal. Quoi ? eux-mêmes nous font-ils voir de l’heur et de la durée en leur vie, qui nous puisse témoigner quelque apparent effet de leur science ? (II, 37, 1193)

Au nom de la nature, Montaigne efface la frontière de la malade et de la santé. Les maladies font partie de la nature ; elles ont leur nature, leur durée, leur cycle de vie, auquel il est plus sage de se soumettre que de prétendre le contrarier. Le refus de la médecine fait partie de la soumission à la nature. Montaigne modifie donc le moins possible ses habitudes quand il est malade.

Vient enfin la flèche du Parthe : les médecins ne vivent pas mieux ni plus longtemps que nous ; ils souffrent les même maux et n’en guérissent pas davantage. Cette fois, ne suivons pas trop vite les conseils de Montaigne : nos médecins n’ont plus rien des apprentis-sorciers de la Renaissance et nous pouvons leur faire confiance.

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