On se dispute beaucoup pour savoir si la pensée de Montaigne a évolué au cours de la rédaction des Essais , ou bien si elle a toujours été désordonnée, plurielle, en mouvement. Sur un sujet qui le préoccupe beaucoup il semble en tout cas parler différemment au début et à la fin : c’est la mort. Un chapitre important du livre I emprunte son titre à Cicéron : « Que philosopher, c’est apprendre à mourir », et semble inspiré par le stoïcisme le plus sévère :

Le but de notre carrière c’est la mort, c’est l’objet nécessaire de notre visée : si elle nous effraie, comme est-il possible d’aller un pas avant, sans fièvre ? Le remède du vulgaire c’est de n’y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité lui peut venir un si grossier aveuglement ? […] Ôtons-lui l’étrangeté, pratiquons-le, accoutumons-le, n’ayant rien si souvent en la tête que la mort. (I, 19, 128-134)

Le sage doit maîtriser ses passions, donc sa peur de la mort ; puisque celle-ci est inévitable, il faut l’« apprivoiser », s’y habituer, y penser toujours, afin de dominer l’effroi qu’inspire cet adversaire implacable.

À la fin des Essais , cependant, Montaigne semble avoir compris, en observant la résignation des paysans face à la peste et à la guerre, qu’on ne se prépare pas à la mort par un exercice de la volonté, et que l’incuriosité des gens simples constitue la vraie sagesse, aussi noble que celle de Socrate condamné au suicide :

Nous troublons la vie par le soin de la mort, et la mort par le soin de la vie. L’une nous ennuie, l’autre nous effraie. Ce n’est pas contre la mort, que nous nous préparons, c’est chose trop momentanée : Un quart d’heure de passion sans conséquence, sans nuisance, ne mérite pas des préceptes particuliers. À dire vrai, nous nous préparons contre les préparations de la mort. […] Mais il m’est avis, que c’est bien le bout, non pourtant le but de la vie. C’est sa fin, son extrémité, non pourtant son objet. Elle doit être elle-même à soi, sa visée, son dessein. (III, 12, 1632-3)

Chateau de Montaigne
Chateau de Montaigne © Radio France / Le Drouyn

Montaigne aime les jeux de mots : la mort est le bout, non le but de la vie. La vie doit viser la vie, et la mort adviendra bien toute seule.

Mais Montaigne a-t-il évolué avec l’âge ? Ce n’est pas sûr. Dans le chapitre ancien, « Que philosopher, c’est apprendre à mourir », il multipliait les conseils sous la forme d’antithèses si sophistiques qu’elles pouvaient nous faire douter de son adhésion intime à la thèse qu’elles exprimaient :

Il est incertain où la mort nous attende, attendons-la partout. La préméditation de la mort, est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Il n’y a rien de mal en la vie, pour celui qui a bien compris, que la privation de la vie n’est pas mal. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. (132-3).

C’était comme si son esprit raisonnait son imagination, mais sans parvenir à y croire. Il semblait même ironiser sur ce combat perdu d’avance avec la mort :

« Si c’était ennemi qui se pût éviter, je conseillerais d’emprunter les armes de la couardise » (131)

, c’est-à-dire de fuir devant elle.

Même sur l’attitude devant la mort, Montaigne n’a pas vraiment évolué du début à la fin des Essais , mais hésité. Comment vit-on le mieux ? En ayant toujours la mort à l’esprit, comme Cicéron et les stoïciens, ou bien en y pensant le moins possible, comme Socrate et les paysans ? Partagé entre la mélancolie et la joie de vivre, Montaigne a tergiversé – comme nous tous –, et sa leçon finale avait été énoncée dés le début :

Je veux […] que la mort me trouve plantant mes choux. (135)

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