Comme ses contemporains, Montaigne s’intéresse à ces ’« Histoires mémorables de certaines femmes qui sont dégénérées en hommes », titre d’un chapitre Des monstres et prodiges , ouvrage du médecin Ambroise Paré.

monstres et prodiges ambroise paré
monstres et prodiges ambroise paré © Radio France

La Renaissance est attirée par les curiosités de la nature, parmi lesquelles l’hermaphrodite, à la fois homme et femme. Marie devint Germain à la suite d’un effort physique qui délogea son membre viril, jusque-là escamoté, retourné vers l’intérieur, si bien qu’on l’avait toujours cru fille.

Mais Montaigne minimise la merveille. De tels accidents arrivent souvent ; les filles ont donc raison d’éviter les grandes enjambées qui les transformeraient en garçons. La cause en est la « force de l’imagination » — c’est le titre du chapitre où figure cette anecdote. Au lieu de tant penser au sexe, les filles ont plus vite fait de l’engendrer en elles. Ou bien : à force d’y penser, il leur pousse. Il ne s’agit pas de l’envie du pénis », théorisée par Freud comme stade du développement de la petit fille, mais du désir féminin, aussi mystérieux pour Montaigne que pour Rabelais dans le Tiers Livre . À trop désirer l’homme, vous le devenez. Difficile, comme souvent, de décider si Montaigne se moque.

Passant à Vitry le François je pus voir un homme que l’Évêque de Soissons avait nommé Germain en confirmation, lequel tous les habitants de là ont connu, et vu fille, jusques à l’âge de vingt deux-ans, nommée Marie. Il était à cette heure-là fort barbu, et vieil, et point marié. Faisant, dit-il, quelque effort en sautant, ses membres virils se produisirent : et est encore en usage entre les filles de là, une chanson, par laquelle elles s’entravertissent de ne faire point de grandes enjambées, de peur de devenir garçons, comme Marie Germain. Ce n’est pas tant de merveille que cette sorte d’accident se rencontre fréquent : car si l’imagination peut en telles choses, elle est si continuellement et si vigoureusement attachée à ce sujet, que pour n’avoir si souvent à rechoir en même pensée et âpreté de désir, elle a meilleur compte d’incorporer, une fois pour toutes, cette virile partie aux filles. (I, 20, 148-9)

hermaphrodite montaigne
hermaphrodite montaigne © radio-france

Pas de meilleure illustration des rapports compliqués de l’esprit et du corps que cet organe masculin qui ne répond pas à ma volonté et n’en fait qu’à sa tête, comme s’il avait sa propre volonté, indépendante de celle de l’esprit, parfois désobéissante, déréglée et rebelle : « Veut-elle toujours ce que nous voudrions qu’elle voulût ? », demande Montaigne. Montaigne se représente l’identité comme un petit théâtre psychique où dialoguent, se disputent diverses instances comme sur la scène d’une comédie : esprit, volonté, imagination.

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