La mort est l’un des grands sujets sur lesquels Montaigne médite et auxquels il ne cesse de revenir. Les Essais sont aussi une préparation àla mort , depuis le chapitre « Que philosopher c’est apprendre à mourir », au début du livre I, jusqu’à la fin du livre III, au chapitre « De la physionomie », où Montaigne loue l’attitude stoïque des paysans, exposés aux ravages des guerres et de la peste, et aussi sages, tranquilles que Socrate à la veille de boire la ciguë.

Dieu fait grâce à ceux, à qui il soustrait la vie par le menu. C’est le seul bénéfice de la vieillesse. La dernière mort en sera d’autant moins pleine et nuisible : elle ne tuera plus qu’un demi, ou un quart d’homme. Voila une dent qui me vient de choir, sans douleur, sans effort : c’était le terme naturel de sa durée. Et cette partie de mon être, et plusieurs autres, sont déjà mortes, autres demi-mortes, des plus actives, et qui tenaient le premier rang pendant la vigueur de mon âge. C’est ainsi que je fonds, et échappe à moi. (III, 13, 1716-7)

michel de Montaigne
michel de Montaigne © Radio France

On ne peut pas essayer la mort, qui n’advient qu’une fois, mais Montaigne profite de toute expérience qui peut lui en donner le pressentiment, par exemple une chute de cheval, suivie d’un évanouissement qui lui a paru une mort douce, paisible. Ici, la chute d’une dent donne lieu à une petite fable sur la mort.

Vieillir offre du moins un avantage : c’est que l’on ne mourra pas d’un seul coup, mais que l’on meurt peu à peu, bout par bout. Si bien que la « dernière mort », comme il l’appelle, ne devrait pas être aussi tranchante que si elle était advenue au cours de la jeunesse et dans la fleur de l’âge. La dent qui tombe – affliction banale, non catastrophique, que Montaigne a dû connaître – devient une indice du vieillissement et une anticipation de la mort. Il la compare à d’autres défaillances qui affectent aussi son corps, dont l’une qui touche, on le comprend, à son ardeur virile. La dent et le sexe, Montaigne les associe avant Freud comme signes de puissance, ou d’impuissance quand ils manquent à l’appel.

« Quelle bêtise sera-ce à mon entendement, de sentir le saut de cette chute, déjà si avancée, comme si elle était entière ? Je ne l’espère pas. » La fin du passage est pourtant ambiguë : ce serait bête de ressentir la dernière mort, celle qui n’emportera plus qu’un reste d’homme, comme si elle était entière. Il espère que cela ne lui arrivera pas. Mais en est-il convaincu ? Il s’interroge : poser la question, c’est reconnaître qu’elle se pose. On a beau avoir perdu une dent, avoir observé d’autres faiblesses de son corps, la dernière mort n’en sera peut-être pas moins vécue comme si elle était entière.

« La mort se mêle et confond par tout à notre vie : le déclin préoccupe son heure, et s’ingère au cours de notre avancement même. J’ay des portraits de ma forme de vingt et cinq, et de trente-cinq ans : je les compare avec celui d’asteure : Combien de fois, ce n’est plus moi : combien est mon image présente plus éloignée de celles là, que de celle de mon trépas. »

Montaigne se raisonne : son esprit fait la leçon à son imagination. Nous possédons de photos de nous à tous les âges de la vie, nous savons que ce n’est plus nous sur ces clichés jaunis. Montaigne insiste sur la différence qu’il y a en moi à cette heure et moi jadis. Il n’empêche que le « moi » reste entier : « ce n’est plus moi », dit-il d’un ancien portrait. C’est donc qu’il reste un « moi » intact, et c’est ce moi qui disparaîtra.

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