Les Essais de Montaigne montrent la manière dont la découverte de l’Amérique, puis les premières expéditions coloniales, ont marqué les esprits en Europe. Certains y ont vu une raison d’optimisme, un progrès pour l’Occident, qui doit beaucoup à l’Amérique : les tomates, le tabac, la vanille, le piment, et surtout l’or. Mais Montaigne exprime surtout de l’inquiétude.

Notre monde vient d’en trouver un autre (et qui nous répond si c’est le dernier de ses frères, puis que les Démons, les Sibylles, et nous, avons ignoré cettui-ci jusqu’à cette heure ?) non moins grand, plain, et membru, que lui : toutefois si nouveau et si enfant, qu’on lui apprend encore son a, b, c : Il n’y a pas cinquante ans, qu’il ne savait, ni lettres, ni poids, ni mesure, ni vêtements, ni blés, ni vignes. Il était encore tout nu, au giron, et ne vivait que des moyens de sa mère nourrice. Si nous concluons bien, de notre fin, et ce Poète de la jeunesse de son siècle, cet autre monde ne fera qu’entrer en lumière, quand le notre en sortira. L’univers tombera en paralysie : l’un membre sera perclus, l’autre en vigueur. (III, 6, 1423)

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On n’a pas fini de trouver des mondes, et à quoi tout cela nous mènera-t-il ? Montaigne pense que le Nouveau Monde, comparé au sien, est un monde enfant, qu’il caractérise par ce qui lui manque : l’écriture, les vêtements, le pain et le vin. Des questions religieuses essentielles sont sous-jacentes. S’ils vont tout nus sans honte, comme Adam et Ève au Paradis, est-ce parce qu’ils n’ont pas connu la Chute ? Parce le péché originel les a épargnés ?

Cet autre monde serait plus proche de l’état de nature que le Vieux. Or la nature, la mère nature, est toujours bonne pour Montaigne, qui ne cesse de la louer, en l’opposant à l’artifice. Plus nous sommes près de la nature, mieux c’est ; les hommes et les femmes du Nouveau Monde vivaient donc mieux avant que ne Colomb les découvre.

Montaigne redoute le déséquilibre que le contact des deux mondes , à des stades différents de leur développement, créera dans l’univers. Il conçoit celui-ci sur le modèle du corps humain, suivant l’analogie du microcosme et du macrocosme. L’univers deviendra un corps monstrueux, monté sur une jambe vigoureuse et l’autre invalide ; il sera difforme, bancal, boiteux.

L’auteur des Essais ne croit pas au progrès. Sa philosophie cyclique de l’histoire est calquées sur la vie humaine, laquelle va de l’enfance à l’âge adulte, puis à de la vieillesse, ou de la grandeur à la décadence. La colonisation de l’Amérique ne présage rien de bon, car le Vieux Monde corrompra le Nouveau :

Bien crains-je, que nous aurons très fort hâté sa déclinaison et sa ruine, par notre contagion : et que nous lui aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts. C’était un monde enfant : si ne l’avons-nous pas fouetté et soumis à notre discipline, par l’avantage de notre valeur, et forces naturelles : ni ne l’avons pratiqué par notre justice et bonté : ni subjugué par notre magnanimité. (III, 6)

Le contact du Vieux Monde accélérera l’évolution du Nouveau vers sa décrépitude, sans nous rajeunir, car l’histoire va à sens unique et l’âge d’or est derrière nous. Ce n’est pas notre supériorité morale qui a conquis le Nouveau Monde, mais c’est notre force brute qui les a soumis.

Montaigne vient de lire les premiers récits de la cruauté des colons espagnols au Mexique et de leur destruction sauvage d’une civilisation admirable. Il est ainsi l’un des premiers censeurs du colonialisme.

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