En 1595, dans l’édition posthume des Essais , Montaigne clôt le chapitre « De la présomption », où il vient de se dépeindre, puis de recenser quelques contemporains remarquables, par un vibrant éloge de Marie de Gournay, sa fille d’alliance. Comme ce compliment ne figurait pas dans les précédentes éditions des Essais et que Mlle de Gournay a préparé celle-ci, l’authenticité de ces lignes flatteuses a pu être contestée :

J’ai pris plaisir à publier en plusieurs lieux, l’espérance que j’ai de Marie de Gournay le Jars ma fille d’alliance : et certes aimée de moi beaucoup plus que paternellement, et enveloppée en ma retraite et solitude, comme l’une des meilleures parties de mon propre être. Je ne regarde plus qu’elle au monde. Si l’adolescence peut donner présage, cette âme sera quelque jour capable des plus belles choses, et entre autres de la perfection de cette très sainte amitié, où nous ne lisons point que son sexe ait pu monter encore. (II, 17, 1022-3)

C’est dans l’édition de Mlle de Gournay, initialement précédée d’une importante préface signée d’elle, qu’on a lu les Essais durant plusieurs siècles et qu’ils ont marqué, par exemple, Pascal et Rousseau. Au xxe siècle, on a préféré l’« exemplaire de Bordeaux », jugeant plus fidèle ce gros in-quarto de l’édition de 1588, couvert par Montaigne d’annotations marginales, ses « allongeails », comme il les nommait. Entre l’édition de 1595 et l’exemplaire de Bordeaux, les divergences sont nombreuses, dont le morceau sur Mlle de Gournay, absent de l’exemplaire de Bordeaux. Or, aujourd’hui, l’édition posthume, qui serait fondée sur un meilleur texte, a été réhabilitée. Il n’y aurait donc plus de raison de douter du beau portrait que Montaigne a fait de sa fille d’alliance :

[…] la sincérité et la solidité de ses mœurs, […] sont déjà battantes, son affection vers moi plus que surabondante : et telle en somme qu’il n’y a rien à souhaiter, sinon que l’appréhension qu’elle a de ma fin, par les cinquante et cinq ans auxquels elle m’a rencontré, la travaillât moins cruellement. Le jugement qu’elle fit des premiers Essais, et femme, et en ce siècle, et si jeune, et seule en son quartier, et la véhémence fameuse dont elle m’aima et me désira longtemps sur la seule estime qu’elle en prit de moi, avant m’avoir vu, c’est un accident de très digne considération. »(II, 17, 1023)

Montaigne
Montaigne © Radio France

Ce commerce entre un homme d’âge mûr et une jeune femme, de plus de trente ans sa cadette, a intrigué. Montaigne n’a plus eu d’ami, au sens de l’idéal antique, depuis la mort de La Boétie en 1563, mais il juge Mlle de Gournay digne de figurer au panthéon du siècle. Férue de grec, de latin et de culture classique, loin d’être une « précieuse ridicule », comme on l’a parfois présentée avec malveillance, elle a découvert seule les deux premiers livres des Essais , à l’âge de dix-huit ans, et elle a été transportée d’admiration ; elle a rencontré Montaigne une seule fois, à Paris, en 1588, puis elle a correspondu avec lui jusqu’à sa mort – avant d’être chargée par Mme de Montaigne de préparer l’édition posthume des Essais .

Montaigne, dont un seul de ses six enfants, sa fille Léonor, avait survécu, confie qu’il aime sa fille d’alliance « plus que paternellement » et comme si elle était une partie de lui-même, ou encore qu’il « ne regarde plus qu’elle au monde », tandis qu’elle lui voue une affection « plus que surabondante ». Leur attachement prouverait, s’il en était besoin, que Montaigne ne fut pas victime des préjugés de son siècle contre les femmes, puisque c’est pour une jeune fille qu’il a éprouvé, dans ses dernières années, une amitié exceptionnelle, digne de l’Antiquité.

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