Pourquoi Montaigne s’est-il mis à écrire les Essais ? Il en donne l’explication dans un petit chapitre du livre I, « De l’oisiveté », où il décrit les mésaventures qui suivirent sa retraite de 1571 :

« Dernièrement que je me retirai chez moi, délibéré autant que je pourrais, ne me mêler d’autre chose, que de passer en repos, et à part, ce peu qui me reste de vie : il me semblait ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oisiveté, s’entretenir soi-même, et s’arrêter et rasseoir en soi : Ce que j’espérais qu’il pût meshui [désormais] faire plus aisément, devenu avec le temps, plus pesant, et plus mûr : Mais je trouve, variam semper dant otia mentem [toujours l’oisiveté rend l’esprit inconstant, Lucain], qu’au rebours faisant le cheval échappé, il se donne cent fois plus de carrière à soi-même, qu’il ne prenait pour autrui : et m’enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre, et sans propos, que pour en contempler à mon aise l’ineptie et l’étrangeté, j’ai commencé de les mettre en rôle [registre] : espérant avec le temps, lui en faire honte à lui-même. (I, 8, 87)

Montaigne raconte l’origine des Essais , après la résignation de sa charge de conseiller au Parlement de Bordeaux, à l’âge de 38 ans. Ce à quoi il aspirait, suivant le modèle antique, c’était au repos studieux, au loisir lettré, à l’otium studiosus , afin de se trouver, de se connaître.

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Comme Cicéron, Montaigne pense que l’homme n’est pas vraiment lui-même dans la vie publique, le monde et le métier, mais dans la solitude, la méditation et la lecture. Plaçant la vie contemplative au-dessus de la vie active, il n’est pas encore un de ces modernes qui jugeront que l’homme se réalise dans ses activités, dans le negotium , le négoce, soit la négation de l’otium , le loisir. Cette éthique moderne du travail a été liée à la montée du protestantisme, et l’otium , l’oisiveté, a perdu sa valeur suprême pour devenir une synonyme de la paresse.

Or, que dit Montaigne ? Que dans la solitude, au lieu de trouver son point fixe et la sérénité, il a rencontrél’angoisse et l’inquiétude . On donnait à cette maladie spirituelle le nom de mélancolie, ou d’acédie, la dépression qui frappait les moines à l’heure de la sieste, celle de la tentation.

L’âge, pensait Montaigne, aurait dû lui donner de la gravité, mais non, son esprit s’agite au lieu de se concentrer, fait, suivant une belle image, le « cheval échappé », c’est-à-dire court en tous sens, se disperse encore plus que du temps ou sa charge de magistrat l’accablait. Les « chimères et monstres fantasques » qui prennent possession de son imagination, ce sont des cauchemars, des tourments, au lieu de la paix espéré e, comme sur un tableau de Jérôme Bosch représentant La Tentation de saint Antoine .

Alors, dit-il, il s’est mis à écrire. Le but de la retraite n’était pas l’écriture, mais la lecture, la réflexion, le recueillement. L’écriture a été inventée comme un remède, soit une façon de calmer l’angoisse, d’apprivoiser les démons. Montaigne s’est résolu à enregistrer les spéculations qui lui passaient par la tête, à les « mettre en rôle », écrit-il. Le rôle, c’est le registre, le grand cahier des entrées et des sorties. Montaigne s’est décidé à tenir les comptes de ses pensées, de ses délires, pour y mettre de l’ordre, pour reprendre le contrôle de lui-même.

Bref, cherchant la sagesse dans la solitude, Montaigne a frôlé la folie. Il s’est sauvé, il s’est guéri de ses fantasmes et de ses hallucinations en les notant . L’écriture des Essais lui a donné de l’autorité sur lui-même.

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