Dans le chapitre « Sur des vers de Virgile », Montaigne, l’homme droit, sincère, honnête, celui qui déteste par-dessus tout la dissimulation, redécouvre paradoxalement les prestiges de la voie couverte en matière amoureuse. Ce qu’il aperçoit à cette occasion, c’est en somme la différence entre la pornographie, qui montre tout, et l’érotisme, qui voile pour mieux suggérer et pour attiser le désir :

L’amour des Espagnols, et des Italiens, plus respectueuse et craintive, plus mineuse et couverte, me plaît. Je ne sais qui, anciennement, désirait le gosier allongé comme le col d’une grue, pour savourer plus long temps ce qu’il avalait. Ce souhait est mieux à propos en cette volupté, vite et précipiteuse : Même à telles natures comme est la mienne, qui suis vicieux en soudaineté. Pour arrêter sa fuite, et l’étendre en préambules ; entre eux, tout sert de faveur et de récompense : une œillade, une inclination, une parole, un signe. Qui se pourrait dîner de la fumée du rôt, ferait-il pas une belle épargne ? (III, 5, 1380-1)

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Montaigne © Radio France

Ainsi, Montaigne fait l’éloge de la lenteur en amour, de la séduction et de la galanterie, considérées comme des qualités méridionales. Même lui, qui, avoue-t-il, est « vicieux en soudaineté », c’est-à-dire incapable de retarder sa volupté, comprend qu’il est une occupation où la manière trop directe et ouverte, ne paie pas. Les charmes de la lascivité tiennent au prolongement des préparatifs. Quant à la comparaison insistante des plaisirs de l’amour et de ceux de la table, elle nous rappelle que la luxure et la gloutonnerie étaient, sont encore, des vices, deux des sept péchés capitaux, aggravés par les manœuvres dilatoires qui en retardent le but.

Au fond, Montaigne semble éprouver lui-même de la surprise à se voir réhabiliter, sans l’avoir prévu, la feintise et la duplicité, qu’il condamne partout ailleurs :

Apprenons aux dames à se faire valoir, à s’estimer, à nous amuser, et à nous piper. Nous faisons notre charge extrême la première : il y a toujours de l’impétuosité Françoise.

En la matière, il reviendrait aux femmes de faire languir les hommes dans les préliminaires de la coquetterie et du flirt, de temporiser, de différer leurs faveurs.

Or, de cet exemple, Montaigne tire une leçon bien plus large pour la conduite de la vie, une leçon qui infléchit son éthique spontanée :

Qui n’a jouissance, qu’en la jouissance : qui ne gagne que du haut point : qui n’aime la chasse qu’en la prise : il ne lui appartient pas de se mêler à notre école. Plus il y a de marches et degrés, plus il y a de hauteur et d’honneur au dernier siège. Nous nous devrions plaire d’y être conduits, comme il se fait aux palais magnifiques, par divers portiques, et passages, longues et plaisantes galeries, et plusieurs détours. […] Sans espérance, et sans désir, nous n’allons plus rien qui vaille. (III, 5, 1380-1)

Dans la chasse, le plaisir ne tient pas à la prise, mais à la chasse elle-même et à tout ce qui l’entoure, la promenade, le paysage, la compagnie, l’exercice. Un chasseur qui ne pense qu’à la proie, c’est ce qu’on appelle un viandard. Et Montaigne en dirait autant de bien d’autres activités moins sensuelles, par exemple la lecture ou l’étude, ces chasses spirituelles dont nous pensons parfois revenir bredouilles, alors que les bonheurs se sont accumulés tout le long du chemin. Notre école, comme dit Montaigne, c’est celle du loisir, l’otium de l’homme libre et lettré, le chasseur de livres qui peut consacrer son temps à une occupation sans but immédiat.

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