Dans les Essais , Montaigne fait preuve d’une étonnante liberté d’écriture. Il rejette les contraintes de l’art d’écrire appris à l’école ; il défend un style nonchalant et désinvolte, qu’il analyse dans le chapitre « De l’institution des enfants » :

Je tords bien plus volontiers une belle sentence, pour la coudre sur moi, que je ne détords mon fil, pour l’aller quérir. Au rebours, c’est aux paroles à servir et à suivre, et que le Gascon y arrive, si le François n’y peut aller. Je veux que les choses surmontent, et qu’elles remplissent de façon l’imagination de celui qui écoute, qu’il n’ait aucune souvenance des mots. Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche : un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné, comme véhément et brusque. […] Plutôt difficile qu’ennuyeux, éloigné d’affectation : déréglé, décousu, et hardi : chaque lopin y fasse son corps : non pédantesque, non fratesque, non plaideresque, mais plutôt soldatesque, comme Suétone appelle celui de Julius Cæsar. (I, 25, 265)

Montaigne
Montaigne © Radio France

Montaigne n’aime pas les transitions et les ornements ; il entend aller droit au but et dénonce tous les effets de style ; il refuse d’utiliser les mots pour cacher les choses, de dissimuler les idées sous les figures. Pour lui, les mots sont comme des vêtements qui ne doivent pas déformer le corps, mais le mouler, le laisser deviner, comme une seconde peau juste-au-corps soulignant les formes naturelles. C’est encore une façon de refuser l’artifice, le maquillage. Non seulement Montaigne a choisi le français au lieu du latin, mais, si un mot français lui manque, il n’hésite pas à recourir au patois, et il vante une manière d’écrire qui reste au plus près de la voix, « tel sur le papier qu’en la bouche ». Sa description de la langue idéale est concrète, savoureuse, charnelle. Il accumule les adjectifs sensuels pour évoquer le style qu’il admire et qui présente toutes les caractéristiques de la brièveté, la brevitas austère des Spartiates qui se distingue de l’abondance copieuse, l’ubertas des Athéniens, au risque de devenir un peu difficile et de frôler le style énigmatique des Crétois. Aux grands lieux de l’éloquence rhétorique, l’école, la chaire et le barreau – le pédantesque, le fratesque et le plaideresque –, Montaigne oppose l’éluction militaire de Jules César, son style coupé, serré, fait de phrases courtes, abruptes, et non de périodes.

Mais Montaigne a un autre modèle plus récent à l’esprit, qu’il a trouvé dans un ouvrage à la mode, Le Livre du courtisan de Baldassare Castiglione, publié en 1528 : c’est ce qu’on appelle en italien la sprezzatura , la désinvolture ou la nonchalance de l’homme de cour, la négligence diligente, qui, à l’opposé de l’affectation, dissimule l’art.

J’ai volontiers imité cette débauche qui se voit en notre jeunesse, au port de leurs vêtements. Un manteau en écharpe, la cape sur une épaule, un bas mal tendu, qui représente une fierté dédaigneuse de ces parements estrangers, et nonchalante de l’art : mais je la trouve encore mieux employée en la forme du parler. Toute affectation, nommément en la gaieté et liberté Françoise, est mésadvenante au courtisan. Et en une Monarchie, tout gentilhomme doit être dressé au port d’un courtisan. Par quoy nous faisons bien de gauchir un peu sur le naïf et méprisant. (I, 25, 265-6)

Le style de Montaigne, c’est cela : une cape jetée sur l’épaule, un manteau en écharpe, un bas qui tombe ; c’est le comble de l’art qui rejoint la nature.

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