Montaigne entretient des rapports très ambigus avec la mémoire. Conformément à la tradition ancienne, il ne cesse d’en faire l’éloge, comme d’une faculté indispensable à l’homme accompli. La mémoire est la dernière partie de la rhétorique ; grâce à elle, l’orateur dispose d’un trésor de mots et de choses lui permettant de bien parler en toutes circonstances. Tous les traités de rhétorique, comme ceux de Cicéron ou Quintilien, encouragent à l’entraînement de la mémoire, et la Renaissance est l’âge de la mémoire artificielle et des théâtres de mémoire. Or Montaigne se distingue en insistant souvent sur la pauvreté de sa mémoire, par exemple dans son autoportrait du chapitre « De la présomption » :

C’est un outil de merveilleux service, que la mémoire, et sans lequel le jugement fait bien à peine son office : elle me manque du tout. Ce qu’on me veut proposer, il faut que ce soit à parcelles : car de répondre à un propos, où il y eut plusieurs divers chefs, il n’est pas en ma puissance. Je ne saurais recevoir une charge sans tablettes : Et quand j’ay un propos de conséquence à tenir, s’il est de longue haleine, je suis réduit à ceste vile et misérable nécessité, d’apprendre par cœur mot à mot ce que j’ai à dire : autrement je n’aurais ni façon, ni assurance, étant en crainte que ma mémoire vînt à me faire un mauvais tour. (II, 17, 1002-3)

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Montaigne © Radio France

Montaigne avoue qu’il souffre d’une mauvaise mémoire. Cela fait partie de la longue liste des défauts qu’il signale afin d’illustrer sa médiocrité physique et morale. Il est incapable de retenir un discours compliqué, et donc d’y répondre ; si on lui confie une mission, il faut que celle-ci soit consignée par écrit ; et s’il doit tenir un discours, il lui faut l’apprendre par cœur et le débiter mécaniquement. Ce que Montaigne s’obstine à rappeler, c’est qu’il lui manque cette mémoire agile de l’orateur qui, pour prononcer son discours, se représentait une architecture, une maison, dont il parcourait les pièces par la pensée, récupérant dans chacune d’elles les choses et les mots qu’il y avait préalablement déposés. La mémoire de Montaigne n’a pas cette souplesse ; c’est pourquoi il doit se contenter de réciter ses discours.

Mais l’absence de mémoire offre des avantages. D’abord elle interdit le mensonge, contraint à la sincérité. Un menteur sans mémoire ne saurait plus ce qu’il a dit, et à qui ; il se contredirait forcément, exposant bientôt ses tromperies. Ainsi, Montaigne peut présenter son honnêteté en tout modestie, non pas comme une vertu, mais comme une condition à laquelle le condamne son défaut de mémoire. Ensuite, l’homme sans mémoire a un meilleur jugement, car il dépend moins des autres :

C’est le réceptacle et l’étui de la science, que la mémoire : l’ayant si défaillante je n’ai pas fort à me plaindre, si je ne sais guère. Je sais en général le nom des arts, et ce de quoi ils traitent, mais rien au-delà. Je feuillette les livres, je ne les étudie pas : Ce qui m’en demeure, c’est chose que je ne reconnais plus être d’autrui : C’est cela seulement, de quoi mon jugement a fait son profit : les discours et les imaginations, de quoi il s’est imbu. L’auteur, le lieu, les mots, et autres circonstances, je les oublie incontinent. Et suis si excellent en l’oubliance, que mes écrits mêmes et compositions, je ne les oublie pas moins que le reste. (1005-6)

Bref, en matière de mémoire, la profession d’humilité de Montaigne pourrait bien avoir la valeur d’une revendication d’originalité.

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