Au moment de publier les deux premiers livres des Essais , en 1580, Montaigne les a fait précéder, suivant l’usage, d’une importante adresse « Au lecteur » :

C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit dés l’entrée, que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée : je n’y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire : mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein.

Sans doute se pliait-il à la convention de la préface. Celle-ci prend volontiers la forme d’une profession d’humilité et l’auteur s’y présente sous le meilleur jour à ses lecteurs. Mais Montaigne jouait aussi avec la tradition et la subvertissait en suggérant la grande originalité de son entreprise.

D’emblée, à l’orée de son livre, il met en avant la qualité humaine essentielle sur laquelle il insistera d’un bout à l’autre des Essais , à savoir la foi , la bonne foi . C’est bien la seule vertu qu’il reconnaisse en lui ; elle est à ses yeux capitale, indispensable comme fondement de tous les rapports humains. Il s’agit de la fides latine, qui signifie non seulement la foi, mais aussi la fidélité, c’est-à-dire le respect de la foi donnée, à la base de toute confiance. Foi, fidélité, confiance, et encore confidence, c’est tout un : mon engagement vis-à-vis de l’autre, comme on donne parole, comme on s’engage à tenir parole.

Essais Montaigne
Essais Montaigne © radio-france

Et la bonne foi, la bona fides que promet Montaigne, c’est l’absence de malice, de ruse, de masque, de tromperie, de fraude, bref, l’honnêteté, la loyauté l’assurance de conformité entre l’apparence et l’être, la chemise et la peau. À l’homme de bonne foi, au livre de bonne foi, vous pouvez faire confiance, vous ne serez pas abusé.

Montaigne veut établir avec son lecteur une relation de confiance, comme il l’a toujours pratiqué dans sa vie, dans l’action. Or, le fond d’un rapport de confiance, c’est l’absence d’intérêt, la gratuité . Montaigne n’entend ni instruire son lecteur, ni élever son propre monument, dans un livre qui n’est pas destiné à sortir du cercle des proches : « Je l’ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis », dit-il, afin qu’on se souvienne de lui après sa mort et le retrouve dans son livre. C’est pourquoi il s’y présente sans ornements :

« Si c’eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré de beautés empruntées. Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude et artifice : car c’est moi que je peins. »

Si les convenances l’avaient permis, comme les Indiens du Brésil, il se serait « très volontiers peint tout entier, et tout nu ».

Le livre se présente comme un autoportrait, même si tel n’était pas le projet initial de Montaigne, quand il s’était retiré dans ses terres. Il ne se peint pas dans les chapitres les plus anciens, mais il en est venu peu à peu à l’étude de soi comme condition de la sagesse, puis à la peinture de soi comme condition de la connaissance de soi. L’exigence de autoportrait, c’est la forme qu’a pris pour lui l’instruction de Socrate : « Connais-toi toi-même. »

Mais si le livre a été un exercice spirituel, une sorte d’examen de conscience, s’il ne vise ni la gloire de l’auteur ni l’instruction du lecteur, quel besoin de le rendre public, de le livrer au lecteur ? Montaigne le concède : « Ainsi, Lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. » Il fait mine d’écarter son lecteur, il le provoque : passe ton chemin, ne perds pas ton temps à me lire. Il n’ignore pas qu’il n’y a pas de meilleure façon de tenter.

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