Montaigne s’intéresse dans les livres à des détails qui peuvent nous sembler très accessoires, comme celui-ci, dans le petit chapitre « Des senteurs », au livre I :

Il se dit d’aucuns, comme d’Alexandre le grand, que leur sueur épandait une odeur suave, par quelque rare et extraordinaire complexion, de quoi Plutarque et autres recherchent la cause. Mais la commune façon des corps est au contraire : et la meilleure condition qu’ils aient, c’est d’être exempts de senteur (I, 55, 509).

Montaigne a lu ce trait minuscule dans les Vies parallèles des hommes illustres de Plutarque, son livre de chevet, un best-seller de la Renaissance. D’abord, cela nous rappelle que les odeurs pouvaient être un supplice avant l’hygiène moderne : si « la commune façon des corps est au contraire » d’Alexandre, comme le note Montaigne, c’est que la plupart des hommes sentent mauvais. Lorsque Montaigne voyage, il est incommodé par les miasmes de la ville :

Le principal soin que j’aie à me loger, c’est de fuir l’air puant et pesant. Ces belles villes, Venise et Paris, altèrent la faveur que je leur porte, par l’aigre senteur, l’une de son marais, l’autre de sa boue (512).

Chateau de Montaigne
Chateau de Montaigne © Radio France / Le Drouyn

Le mieux que l’on puisse espérer, c’est que les hommes ne sentent rien. Or Alexandre – à la sueur suave – non seulement ne sentait pas mauvais, mais sentait naturellement bon. Selon Plutarque, il avait un tempérament chaud, tenant du feu, qui cuisait et dissipait l’humidité de son corps. Montaigne raffole de ce genre de notations qu’il récolte chez les historiens. Il s’intéresse non aux grands événements, aux batailles, aux conquêtes, mais aux anecdotes, aux tics, aux mimiques : Alexandre penchait la tête sur le côté, César se grattait la tête d’un doigt, Cicéron se curait le nez. Ces gestes non contrôlés, échappant à la volonté, en disent plus sur un homme que les hauts faits de sa légende. C’est eux que Montaigne recherche dans les livres d’histoire, ainsi qu’il l’indique dans le chapitre « Des livres », au livre II des Essais , à travers une image empruntée au jeu de paume, celle de la « droite balle », la balle facile qui arrive sur mon coup droit__ :

Les historiens sont ma droite balle : car ils sont plaisants et aisés : et quant et quant l’homme en général, de qui je cherche la connaissance, y paraît plus vif et plus entier qu’en nul autre lieu : la variété et vérité de ses conditions internes, en gros et en détail, la diversité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent. Or ceux qui écrivent les vies, d’autant qu’ils s’amusent plus aux conseils qu’aux événements : plus à ce qui part du dedans, qu’à ce qui arrive au dehors : ceux là me sont plus propres. (II, 10, 658)

Dans les livres des historiens, ses lectures préférées, Montaigne s’attache non aux événements, mais aux « conseils », c’est-à-dire aux délibérations qui préparent les décisions, à la manière dont les décisions sont prises. Le cours des événements dépend de la fortune ; la délibération nous en dit plus sur les hommes, car elle nous fait pénétrer en eux.

Voilà pourquoi en toutes sortes, c’est mon homme que Plutarque. Je suis bien marri que nous n’ayons une douzaine de Laërtius, ou qu’il ne soit plus étendu, ou plus entendu : Car je suis pareillement curieux de connaître les fortunes et la vie de ces grands précepteurs du monde, comme de connaître la diversité de leurs dogmes et fantaisies. (II, 10, 658-9)

Amateur de vies, Montaigne s’est donc mis à écrire la sienne.

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