Il faut se représenter Montaigne à cheval, d’abord parce que c’est ainsi qu’il se déplaçait autour de chez lui, entre ses terres et Bordeaux, plus loin en France, à Paris, à Rouen ou à Blois, et lors de son grand voyage de 1580, en Suisse, en Allemagne, jusqu’à Rome, mais aussi parce qu’il ne se sentait nulle part mieux qu’à cheval, parce que c’était là qu’il trouvait son équilibre, son assiette :

« […] le voyager me semble un exercice profitable. L’âme y a une continuelle exercitation, à remarquer les choses inconnues et nouvelles. Et je ne sache point meilleure école, comme j’ay dit souvent, à façonner la vie, que de lui proposer incessamment la diversité de tant d’autres vies, fantaisies, et usances : et lui faire goûter une si perpétuelle variété de formes de notre nature. Le corps n’y est ni oisif ni travaillé : et cette modérée agitation le met en haleine. Je me tien à cheval sans démonter, tout coliqueux que je suis, et sans m’y ennuyer, huit et dix heures. » (III, 9, 973-4 ; 1519)

D’abord, le voyage permet de rencontrer la diversité du monde, et Montaigne ne conçoit pas de meilleure instruction ; le voyage illustre la richesse de la nature, prouve la relativité des coutumes et des croyances, dérange les certitudes ; bref, le voyage enseigne le scepticisme, qui est sa doctrine fondamentale.

Cheval Montaigne
Cheval Montaigne © Radio France
Ensuite, Montaigne éprouve un plaisir physique particulier à **la promenade à cheval, laquelle allie le mouvement et la stabilité, donne au corps une balance, un rythme favorable à la méditation** . Le cheval libère du travail sans livrer à l’oisiveté ; il rend disponible à la rêverie. L’équitation lui procure une « agitation modérée », belle alliance de termes pour désigner une sorte d’état intermédiaire et idéal. Aristote pensait en marchant et enseignait en déambulant ; Montaigne trouve ses idées en cavalant ou en chevauchant. Il en oublie même sa gravelle, les cailloux de sa vessie. Comme à son habitude, il admet pourtant que son goût du voyage, notamment à cheval, peut aussi être interprété comme une marque d’indécision et d’impuissance : > « Je sais bien qu’à le prendre à la lettre, ce plaisir de voyager, porte témoignage d’inquiétude et d’irrésolution. Aussi sont-ce nos maîtresses qualités, et prédominantes. Oui ; je le confesse : Je ne vois rien seulement en songe, et par souhait, où je me puisse tenir : La seule variété me paie, et la possession de la diversité : au moins si quelque chose me paie. À voyager, cela même me nourrit, que je me puis arrêter sans intérêt : et que j’ai où m’en divertir commodément » (III, 9, 988 ; 1540). Trop aimer le voyage, c’est se montrer incapable de s’arrêter, se décider, se fixer ; c’est donc manquer d’aplomb, préférer l’inconstance à la persévérance. En cela, le voyage est pour Montaigne une métaphore de la vie. Il vite comme il voyage – sans but, ouvert aux sollicitations du monde : « Ceux qui courent un bénéfice, ou un lièvre, ne courent pas. […] Et le voyage de ma vie se conduit de même. » Si bien que s’il lui était donné de choisir sa mort, « ce serait », dit-il, « plutôt à cheval, que dans un lit » (1526).**Mourir à cheval, en voyage, loin de chez lui et des siens, Montaigne en rêvait. La vie et la mort à cheval représentent parfaitement sa philosophie.**
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