Montaigne a choisi d’écrire les Essais en français. Dans les années 1570, une telle décision n’allait pas de soi. L’écrivain s’en explique après coup, en 1588, dans le chapitre « De la vanité » :

« J’écris mon livre à peu d’hommes, et à peu d’années. Si ç’eût été une matière de durée, il l’eût fallu commettre à un langage plus ferme : Selon la variation continuelle, qui a suivi le nôtre jusques à cette heure, qui peut espérer que sa forme présente soit en usage, d’ici à cinquante ans ? Il écoule tous les jours de nos mains : et depuis que je vis, s’est altéré de moitié. Nous disons, qu’il est à cette heure parfait. Autant en dit du sien, chaque siècle (III, 9, 982 ; 1532).

Montaigne a rejeté le latin, la langue savante, celle de la philosophie et de la théologie, au profit de la langue vulgaire, celle de tous les jours. Cependant, en à l’idiome monumental des anciens, il livre ses réflexions dans un parler instable, changeant, périssable, avec le risque de devenir bientôt illisible.

Montaigne Les Essais
Montaigne Les Essais © Radio France

Le propos ne semble pas relever de la profession d’humilité : je suis dépourvu de toute prétention ; je n’écris pas pour les siècles à venir, mais pour mes proches. L’excuse n’a pas l’air conventionnelle, car Montaigne a vu sa langue se transformer au cours de sa vie, car il a fait l’expérience de sa mobilité. Il sait que les mots dans lesquels il s’exprime seront bientôt méconnaissables. Stendhal, qui faisait en 1830 le pari qu’on le lirait en 1880 ou en 1930, après un demi-siècle ou même un siècle, plaçait ses espoirs de postérité dans la pérennité du français. Rien de tel chez Montaigne, qui parle sérieusement lorsqu’il conclut de l’évolution du français au cours de sa vie à l’improbabilité qu’on le lise longtemps. Il s’est heureusement trompé sur ce point.

Or, il aurait pu choisir le latin d’autant plus aisément qu’il l’avait appris dès sa petite enfance et que c’était pour ainsi dire sa langue maternelle. Son père voulait qu’il connût parfaitement cette langue :

[…] l’expédient [qu’il] y trouva, ce fut qu’en nourrice, et avant le premier dénouement de ma langue, il me donna en charge à un Allemand, qui depuis est mort fameux médecin en France, du tout ignorant de notre langue, et très bien versé en la latine. […] Quant au reste de sa maison, c’était une règle inviolable, que ni lui-même, ni ma mère, ni valet, ni chambrière, ne parlaient en ma compagnie, qu’autant de mots de Latin que chacun avait appris pour jargonner avec moi (I, 26/25, 173 ; 267-8).

Si Montaigne, qui a parlé le latin avant le français, écrit en français, c’est parce que cette langue est celle du lecteur qu’il souhaite. La langue dans laquelle il écrit est celle du lecteur pour qui il écrit.

Dans « Sur des vers de Virgile », abordant un sujet audacieux, sa sexualité déclinante, il évoque ses lecteurs, ou plutôt ses lectrices, qui s’isoleront pour le lire :

« Je m’ennuie que mes Essais servent les dames de meuble commun seulement, et de meuble de salle. Ce chapitre me fera du cabinet. J’aime leur commerce un peu privé : le public est sans faveur et saveur » (III, 5, 847 ; 1324).

Si Montaigne a décidé d’écrire en français, c’est aussi parce que ses lecteurs rêvés sont des femmes, moins familières des langues anciennes que les hommes. Vous direz qu’il n’hésite pas à truffer son livre de citations des poètes latins, en particulier dans « Sur des vers de Virgile », pour dire le plus intime de lui-même. C’est vrai : il n’était pas à une contradiction près.

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