L’affaire Martin Guerre est célèbre. Ce paysan du comté de Foix – incarné à l’écran par Gérard Depardieu, dans Le Retour de Martin Guerre , film de Daniel Vigne de 1982 – avait quitté son village à la suite d’un conflit familial. Quand il revint douze ans plus tard, un sosie avait pris sa place, jusque dans le lit conjugal. Il déposa plainte. S’ensuivit un long procès pour départager les deux hommes. En 1560, Arnaud du Tilh, l’usurpateur, fut déclaré coupable et pendu. Jean de Coras, conseiller au parlement de Toulouse, publia le récit de cette « histoire prodigieuse de notre temps ». Montaigne l’évoque au livre III des Essais , dans le chapitre « Des boiteux » :

Je vis en mon enfance, un procès que Corras Conseiller de Toulouse fit imprimer, d’un accident étrange ; de deux hommes, qui se présentaient l’un pour l’autre : il me souvient (et ne me souvient aussi d’autre chose) qu’il me sembla avoir rendu l’imposture de celui qu’il jugea coupable, si merveilleuse et excédant de si loin notre connaissance, et la sienne, qui était juge, que je trouvai beaucoup de hardiesse en l’arrêt qui l’avait condamné à être pendu. Recevons quelque forme d’arrêt qui dise : La Cour n’y entend rien ; Plus librement et ingénument, que ne firent les Aréopagites : lesquels se trouvant pressés d’une cause, qu’ils ne pouvaient développer, ordonnèrent que les parties en viendraient à cent ans. (III, 11, 1601)

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Montaigne © Radio France

Montaigne confond les années – il avait vingt-sept ans à l’époque et n’était plus enfant –, mais confesse sa perplexité. À la place de Coras, il n’aurait pas su trancher entre les deux Martin, le vrai et le faux, celui qui avait occupé longtemps la place auprès des siens et de sa jeune femme, et celui qui était revenu après des années et avait réclamé sa place. L’aventure du prétendu Martin Guerre lui semble si « merveilleuse » qu’il trouve bien audacieuse l’assurance du juge qui le condamna, et il eût préféré, comme les Aréopagites devant un cas inexplicable, qu’il eût suspendu son jugement.

Montaigne s’intéresse à Martin Guerre parmi d’autres affaires difficiles ou impossibles à débrouiller. Il s’élève contre la torture, à laquelle on recourt pour les résoudre – par exemple avec les sorcières, pour lesquelles il réclame, à peu près seul en son temps, la même abstention du jugement :

Les sorcières de mon voisinage, courent hasard de leur vie, sur l’avis de chaque nouvel auteur, qui vient donner corps à leurs songes. […] puisque nous n’en voyons, ni les causes, ni les moyens : il y faut autre engin que le nôtre. […] À tuer les gens : il faut une clarté lumineuse. […] Et suis l’avis de saint Augustin, qu’il vaut mieux pencher vers le doute, que vers l’assurance, ès choses de difficile preuve, et dangereuse créance. (1601-4)

La mode était aux traités de démonologie qui prétendaient expliquer les phénomènes de magie noire et qui justifiaient l’usage des supplices dans les procès de sorcellerie. Montaigne reste sceptique : pour lui, les sorcières sont des folles et les démonologues des imposteurs ; sorcières et démonologues sont victimes de la même illusion collective. Notre ignorance devrait nous conduire à plus de prudence et de réserve.

Après tout, conclut Montaigne, c’est mettre ses conjectures à bien haut prix, que d’en faire cuire un homme tout vif. (1604-5)

En face du faux Martin Guerre et des sorcières, ou encore des Indiens du Nouveau Monde – dans le chapitre « Des coches » –, Montaigne s’élève contre toute forme de cruauté et prône la tolérance, l’indulgence. Peu de sentiments le définissent mieux que ceux-là.

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