De nombreuses notations des Essais nous donnent une idée de la vie quotidienne en temps de guerre, de guerre civile, la pire des guerres, quand l’on n’est jamais sûr de se réveiller demain en homme libre et que l’on abandonne son sort au hasard, comptant sur la chance pour survivre. Ainsi, dans le chapitre « De la vanité » :

Je me suis couché mille fois chez moi, imaginant qu’on me trahirait et assommerait cette nuit-là : composant avec la fortune, que ce fût sans effroi et sans langueur : Et me suis écrié après mon patenôtre, / Impius haec tam culta novalia miles habebit ? [Ces terres que j’ai tant cultivées, c’est donc un soldat impie qui les aura ? Églogues ]

Avant de s’endormir, Montaigne confie son sort conjointement à la divinité païenne de la Fortune et au Dieu chrétien du Notre Père, sans omettre de citer Virgile pour les réconcilier. Il sait qu’il ne contrôle pas son destin, qu’il ne dépend pas de lui que sa maison de famille soit conservée. Or, constate-t-il, on s’habitue à la guerre comme à tout :

« Quel remède ? c’est le lieu de ma naissance, et de la plupart de mes ancêtres : ils y ont mis leur affection et leur nom : Nous nous durcissons à tout ce que nous accoutumons. Et à une misérable condition, comme est la nôtre, ç’a été un très favorable présent de nature que l’accoutumance, qui endort notre sentiment à la souffrance de plusieurs maux. Les guerres civiles ont cela de pire que les autres guerres, de nous mettre chacun en échauguette [sentinelle, guet, d’angle] en sa propre maison. […] C’est grande extrémité, d’être pressé jusques dans son ménage et repos domestique. Le lieu où je me tiens, est toujours le premier et le dernier à la batterie de nos troubles, et où la paix n’a jamais son visage entier. (III, 9, 970-1 ; 1514-5)

Montaigne revient souvent sur ce sentiment d’insécurité qu’il éprouve même chez lui, dans l’abri fragile de sa demeure, ainsi que sur la manière dont nous nous habituons à vivre dans l’incertitude. Cette banalité de la guerre apparaît un peu partout dans les Essais , l’ordinaire de la guerre, pour ainsi dire, non pas les combats, mais le reste, comment se comporter, s’arranger de la guerre, quand il faut vivre quand même, par exemple chez les paysans, qui se montrent aussi sages devant ses désastres que face aux ravages de la peste.

Le chevalier; la mort et le diable de Durer
Le chevalier; la mort et le diable de Durer © Radio France

De nombreux petits chapitres anciens des Essais relèvent d’un art de la guerre – « Si le chef d’une place assiégée, doit sortir pour parlementer » (I, 5), « L’heures des parlements dangereuse » (I, 6) –, mais, comme on avance dans le livre, on y trouve surtout, élaborée par petites touches, une éthique de la vie quotidienne en temps de guerre : comment se conduire avec les amis et les ennemis ? Comment conserver son honnêteté dans les circonstances les plus hostiles ? Comment rester fidèle à soi quand tout est sans cesse bouleversé autour de soi ? Comment préserver sa liberté de mouvement ? Les Essais donnent une foule de conseils épars, résumés dans cette belle proposition : « Toute ma petite prudence, en ces guerres civiles où nous sommes, s’emploie à ce, qu’elles n’interrompent ma liberté d’aller et venir. » (III, 13, 1072 ; 1668-9.) C’est dans le chapitre « De l’expérience », le dernier des Essais , résumant leur leçon. Comment conserver sa liberté en temps de guerre, car pour Montaigne il n’y a pas de bien supérieur à la liberté ?

Ainsi, les Essais proposent un art non tant de la guerre ou de la paix, que de la paix en temps de guerre, de la vie en paix durant la pire des guerres.

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