Chaque fois que Montaigne touche aux choses de la religion, il le fait avec une extrême circonspection, par exemple à l’ouverture du chapitre « Des prières », dans le livre I des Essais , au moment de donner son avis sur cet acte rituel de la vie chrétienne :

Je propose des fantaisies informes et irrésolues, comme font ceux qui publient des questions douteuses, à débattre aux écoles : non pour établir la vérité, mais pour la chercher : Et les soumets au jugement de ceux, à qui il touche de régler non seulement mes actions et mes écrits, mais encore mes pensées. Également m’en sera acceptable et utile la condamnation, comme l’approbation, tenant pour absurde et impie, si rien se rencontre ignoramment ou inadvertamment couché en cette rapsodie contraire aux saintes résolutions et prescriptions de l’Église Catholique Apostolique et Romaine, en laquelle je meurs, et en laquelle je suis né. (I, 56, 512-3)

Montaigne
Montaigne © Radio France

Le chapitre commence, une fois de plus, par une profession d’humilité : ici, ce ne sont que libres discussions où l’on se garde bien d’aboutir à des conclusions ; on dispute pour le plaisir de disputer ; comme, sur les bancs de l’université, on soutient aussi bien le pour que le contre d’une thèse, pro et contra , sic et non , pour s’entraîner, non pour promulguer ; il s’agit bien d’Essais , c’est-à-dire d’exercices ou d’expériences de pensée, de jeux d’idées, nullement d’un traité de philosophie ou de théologie. Montaigne ne tient pas à ses propos, se dit prêt à les réfuter s’ils devaient être jugés erronés, et se soumet sans réserve à l’autorité de l’Église.

Ce sera le sens de son voyage à Rome en 1580, afin de présenter les livres I et II des Essais à la censure pontificale. Celle-ci critiqua bien quelques points de détail, comme l’utilisation du mot de fortune , mais n’objecta rien, par exemple, au fidéisme, au scepticisme chrétien, c’est-à-dire à la séparation quasi absolue de la foi et de la raison dans l’« Apologie de Raimond Sebond ». Et Montaigne, sentant la mort plus proche, renforça après 1588 le début « Des prières » pour affirmer son attachement traditionnel à l’Église.

Cela ne l’empêche pas de clamer un peu partout sa méfiance à l’égard des miracles et des superstitions, ou, on l’a vu, de réclamer plus de tolérance pour les sorcières de ses environs. On trouve aussi dans les recoins des Essais des propos plus troublants, comme celui-ci, dans l’« Apologie » :

Ce que je tiens aujourd’hui, et ce que je crois, je le tiens, et le crois de toute ma croyance ; tous mes outils et tous mes ressorts empoignent cette opinion, et m’en répondent, sur tout ce qu’ils peuvent : je ne saurais embrasser aucune vérité ni conserver avec plus d’assurance, que je fais cette-ci. J’y suis tout entier ; j’y suis vraiment : mais ne m’est-il pas advenu non une fois, mais cent, mais mille, et tous les jours, d’avoir embrassé quelque autre chose à tout [avec] ces mêmes instruments, en cette même condition, que depuis j’ai jugée fausse ? (II, 12, 874)

Ainsi, je peux croire aujourd’hui de toute ma foi en ceci ou cela, avec une sincérité et une assurance totales sur le moment, tout en sachant qu’il m’est arrivé souvent de changer de conviction. L’incertitude du jugement et l’inconstance des actions sont les maîtres mots des Essais , répétés en tous leurs lieux stratégiques. En parlant de sa croyance, Montaigne ne fait pas ici expressément référence à la foi chrétienne, mais elle n’échappe à la versatilité qu’en la supposant d’un tout autre ordre, sans commune mesure avec l’homme.

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