Vers la fin du livre I des Essais , au début du chapitre « De Démocrite et Héraclite » – le philosophe qui rit et le philosophe qui pleure, deux manières d’exprimer le ridicule de la condition humaine –, Montaigne fait le point sur sa méthode :

Je prends de la fortune le premier argument : ils me sont également bons : et ne desseigne [projette] jamais de les traiter entiers. (I, 50, 490)

Chateau de Montaigne
Chateau de Montaigne © Radio France / Le Drouyn

Autrement dit : « Tout argument m’est également fertile » (III, 5, 1373) : la méditation de Montaigne peut prendre son départ de n’importe quelle observation, lecture ou rencontre de hasard. C’est pourquoi il aime tant le voyage, en particulier – on l’a vu – la promenade à cheval, durant laquelle lui viennent le mieux des idées, suscitées, puis suspendues, par le mouvement des choses, de la vie. Il suit une pensée durant un moment, puis l’abandonne pour une autre, mais cela n’est pas bien grave, car tout se tient.

Ce bref point de méthode appellera plus tard une addition prolongée :

Car je ne vois le tout de rien : Ne font pas, ceux qui nous promettent de nous le faire voir. De cent membres et visages, qu’à chaque chose j’en prends un, tantôt à lécher seulement, tantôt à effleurer : et parfois à pincer jusqu’à l’os. J’y donne une pointe, non pas le plus largement, mais le plus profondément que je sais. Et aime plus souvent à les saisir par quelque lustre inusité.

Cette fois, après avoir publié ses Essais , Montaigne est plus assuré : ceux qui prétendent aller au fond des choses, dit-il, nous trompent, car il n’est pas donné à l’homme de connaître le fond des choses. Et la diversité du monde est si grande que tout savoir est fragile, se résume à une opinion. Les choses ont « cent membres et visages ». « Leur plus universelle qualité, c’est la diversité » (II, 37, 1229). Si bien que tout ce à quoi je puis prétendre, c’est d’éclairer tel ou tel de leurs aspects. Montaigne multiplie les points de vue, se contredit, mais c’est que le monde est lui-même plein de paradoxes et d’incohérences.

Je me hasarderais de traiter à fond quelque matière, si je me connaissais moins, et me trompais en mon impuissance. Semant ici un mot, ici un autre, échantillons dépris de leur pièce, écartés, sans dessein, sans promesse : je ne suis pas tenu d’en faire bon, ni de m’y tenir moi-même, sans varier, quand il me plaît, et me rendre au doute et incertitude, et à ma maîtresse forme, qui est l’ignorance.

Seule l’illusion peut nous faire croire que nous irons au fond d’un sujet. Allant de-ci de-là, abordant toute chose par un petit bout, Montaigne n’écrit pas comme si c’était pour de bon, sérieusement, définitivement, mais en suivant son bon plaisir, en se contredisant à l’occasion, ou en suspendant son jugement si la matière est intraitable ou indécidable, comme la sorcellerie.

Le passage, l’addition se conclut par un éloge de l’ignorance, « ma maîtresse forme ». Mais attention, cette ignorance qui est la leçon finale des Essais , ce n’est pas l’ignorance primitive, la « bêtise et ignorance » de celui qui refuse de connaître, qui n’essaie pas de savoir, mais l’ignorance savante, celle qui a traversé les savoirs et s’est aperçu qu’ils n’étaient jamais que des demi-savoirs. Il n’y a rien de pire au monde que les demi-savants, comme dira Pascal, ceux qui croient savoir. L’ignorance dont Montaigne fait l’éloge, c’est bien celle de Socrate, qui sait qu’il ne sait pas, c’est « l’extrême degré de perfection et de difficulté » qui rejoint « la pure et première impression et ignorance de nature » (III, 12, 1638-9).

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