Dans les marges de l’exemplaire de Bordeaux des Essais , ce gros volume in-quarto de l’édition de 1588 que Montaigne bourra d’« allongeails » jusqu’à sa mort en 1592, nombreuses sont les réflexions qui reviennent après coup sur son projet, comme cette addition du chapitre « Du démentir » :

Et quand personne ne me lira, ai-je perdu mon temps, de m’être entretenu tant d’heures oisives, à pensements si utiles et agréables ? Moulant sur moi cette figure, il m’a fallu si souvent testonner et composer, pour m’extraire, que le patron s’en est fermi, et aucunement formé soi-même. Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi, de couleurs plus nettes, que n’étaient les miennes premières. Je n’ai pas plus fait mon livre, que mon livre m’a fait. Livre consubstantiel à son auteur : D’une occupation propre : Membre de ma vie : Non d’une occupation et fin tierce et étrangère, comme tous autres livres. (II, 18, 1026-7).

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Montaigne © Radio France

À quoi bon les Essais ? Ce qui rend Montaigne si humain, si proche de nous, c’est le doute, y compris sur lui-même. Il hésite toujours, partagé entre le rire et la tristesse. Au bout des Essais , cet homme qui leur a voué la plus belle part de sa vie en est encore à se demander s’il a perdu son temps. Le livre est donné pour un moulage, comme une empreinte prise sur un modèle afin d’en reproduire les contours. Mais Montaigne va plus loin, ne se contente pas de cette analogie simple : il décrit aussitôt une dialectique qui lie l’original et la reproduction, le « patron » et la « figure », pour reprendre ses termes. L’action du moulage a transformé le modèle, qui en ressort mieux « testonné », c’est-à-dire mieux coiffé, plus arrangé. Le modèle se retrouve dans la copie, mais la copie a modifié le modèle : ils se sont faits l’un à l’autre, ou l’un l’autre, si bien qu’ils sont devenus indistincts : « qui touche l’un, touche l’autre », dira Montaigne dans le chapitre « Du repentir » (III, 2, 1258).

On sent qu’il éprouve une certaine fierté d’avoir réussi dans une entreprise sans précédent, puisqu’aucun auteur avant lui n’avait eu l’ambition de réaliser cette parfaite identité entre l’homme et le livre. Mais cette petite vanité doit être aussitôt démentie, car tout s’est fait sans dessein, par hasard, en suivant son plaisir.

Ai-je perdu mon temps, de m’être rendu compte de moi, si continuellement, si curieusement ? Car ceux qui se repassent par fantaisie seulement, et par langue, quelque heure, ne s’examinent pas si primement, ni ne se pénètrent, comme celui qui en fait son étude, son ouvrage et son métier : qui s’engage à un registre de durée, de toute sa foi, de toute sa force. […] Combien de fois m’a cette besogne diverti de cogitations ennuyeuses ?

Montaigne a conscience de la singularité et de la témérité de sa démarche : ceux qui s’examinent seulement en pensée, en paroles, ou de temps à autre, ne vont pas aussi loin dans la connaissance de soi, c’est-à-dire la connaissance de l’homme. Montaigne sait que le fait d’écrire, de s’écrire, l’a changé, en lui-même et avec les autres. « Qu’un homme tel que Montaigne ait écrit, véritablement la joie de vivre sur terre s’en trouve augmentée », reconnaîtra Nietzsche.

Mais il n’est pas question de « planter une statue au carrefour » (1025) : dès qu’il s’est un peu poussé, Montaigne se retire : avant tout, l’écriture a été une distraction, un remède contre l’ennui, un secours contre la mélancolie.

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