La grande affaire dans la vie de Montaigne a été la rencontre d’Étienne de La Boétie , en 1558, et l’amitié qui s’en est suivie, jusqu’à la mort de La Boétie en 1563. Quelques années d’intimité, puis une perte dont Montaigne ne s’est jamais remis. Il relata l’agonie de son ami dans une longue et émouvante lettre à son père. Plus tard, le premier livre des Essais fut conçu comme un monument à l’ami disparu, dont le Discours de la servitude volontaire , devait se trouver au milieu, au « plus bel endroit », tandis que les pages de Montaigne n’auraient été que des « grotesques », des peintures décoratives servant à rehausser le chef-d’œuvre. S’il a dû renoncer à ce projet, c’est que le discours de La Boétie – son plaidoyer pour la liberté contre les tyrans – avait été publié sous la forme d’un pamphlet protestant. Montaigne lui a substitué un éloge de l’amitié dans la grande tradition d’Aristote, Cicéron et Plutarque.

[…] ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent, et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi.

Etienne de la boétie
Etienne de la boétie © Radio France

Montaigne oppose l’amitié , plus tempérée et constante, à l’amour pour les femmes, plus fiévreux et volage ; il la distingue aussi du mariage, lien assimilé à un marché, restreignant la liberté et l’égalité. Cette méfiance à l’égard des femmes, on la retrouvera dans « Des trois commerces », où il compare l’amour, l’amitié et la lecture. L’amitié, c’est pour lui la « liberté volontaire », inconcevable sous une tyrannie. Le commerce entre amis est une sentiment supérieur, du moins non pas l’amitié ordinaire, mais l’amitié idéale qui unit deux grandes âmes au point qu’on ne peut plus les distinguer.

Il y a pour Montaigne un mystère inexplicable de son amitié avec La Boétie : « Parce que c’était lui, par ce que c’était moi. » Montaigne a mis longtemps à frapper cette formule mémorable, absente des éditions de 1580 et 1588 des Essais , lesquelles s’arrêtaient au constat de l’énigme. Il a d’abord ajouté dans la marge de l’exemplaire de Bordeaux des Essais , « parce que c’était lui », puis, dans un second temps et d’une autre encre, « parce que c’était moi ». Pour tenter d’expliquer leur coup de foudre :

Il y a au-delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions l’un de l’autre : qui faisaient en notre affection plus d’effort, que ne porte la raison des rapports [plus d’effet que l’ouï-dire habituel] : je crois par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche, que l’un à l’autre. (I, 27, 290)

Montaigne et La Boétie étaient prédestinés l’un à l’autre avant de se connaître. Sans doute Montaigne idéalise-t-il leur amitié. Bien plus tard, songeant manifestement à son ami, il expliquera qu’il n’aurait pas écrit les Essais s’il avait eu quelqu’un à qui écrire des lettres (I, 39, 391) – rapprochement qui explique le style familier de son livre.

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